—Ah! toi, tu ne crois à rien!—et de dépit elle haussait les épaules.
Ces puérilités l'occupaient.
Élisa prenait de l'influence. Quand elle était maussade, elle ne desserrait pas les dents, servait d'un air grognon. Alors Toinette la désarmait par un petit cadeau, qui faisait ouvrir des yeux de boeuf à la nourrice.
André, forcé de reconnaître la puérilité de sa femme, compta sur le sevrage prochain, le soin de deux enfants, la nécessité de les élever. D'ailleurs si Toinette, médiocre ménagère, préférait faire une jolie tapisserie que de ravauder des bas, elle flattait, par certains côtés, son amour-propre. Elle était gracieuse, coquette. Ses rapports avec Mme de Mercy étaient bons; bons, parce que celle-ci n'apportait plus dans le ménage ses observations inquiètes, ses suggestions craintives, mêlées de remarques vexées. Mais ce silence gardé pesait à Mme de Mercy; ses yeux, malgré elle, prenaient une expression de sévérité ou de blâme, ses mains fines et maigres, sa bouche avaient d'imperceptibles tressaillements nerveux. Son air affecté d'indifférence décelait l'agitation de son esprit. Toinette voyait cela, et intérieurement en ressentait des petites joies mauvaises. André, par une lâcheté qui était de la lassitude, fermait les yeux, et se dérobait en termes vagues, quand sa mère, s'ils étaient seuls, se plaignait des dépenses. «N'étaient-elles pas inévitables? On ne mangeait cependant qu'à sa faim.»
Et sourdement irrité contre les deux femmes, il leur donnait dans sa pensée successivement tort. Il exécrait leur politesse menteuse qui recouvrait tant de sentiments amers ou injustes, qu'il présageait grandir avec l'âge, et contre lesquels nul raisonnement n'aurait prise.
Cependant, par cela même qu'il fuyait les explications, évitait d'accepter à déjeuner seul, chez sa mère, force lui fut de s'avouer l'accaparement de plus en plus grand qu'il subissait. D'autres petits faits lui revinrent. Rentrait-il tard du bureau, invariablement Toinette s'en étonnait, le questionnait sur l'emploi du temps, l'usage de cinq sous, les gens vus par lui et ce qu'ils lui avaient dit. Ce besoin jaloux, qu'elle avait de savoir et de dominer, l'inquiéta, et il voulut y échapper.
La première année, il s'était montré doux, patient, poli, craignant toujours de blesser sa femme. Néanmoins il avait eu alors le verbe franc et clair, n'avait pas craint d'exposer sa façon de voir, d'imposer sa façon de faire.
Maintenant, il en convint, il avait changé, s'était amoindri; ses réserves, ses concessions ne partaient plus du même motif: elles avaient pour cause, moins une délicatesse exagérée, qu'une fatigue, une soif de repos. C'était une abdication: céder pour avoir la paix.
Mais n'avait-il pas tort? ne manquait-il pas à son devoir? N'avait-il pas charge d'âmes? Ayant épousé une femme, n'en avait-il pas la responsabilité?
Si; mais comment agir? Est-on le maître des petits événements? comment modifier des caractères vieillis comme celui de sa mère, déjà formés par vingt ans d'éducation, comme celui de Toinette?
Au bout de ces réflexions, il trouva le mot qui le condamnait: «sa faiblesse».