Le père et la fille étaient arrivés en noir, contrastant tellement entre eux, qu'on ne leur trouvait aucun air de famille. D'abord régnait un silence pénible, tandis que Toinette empressée aidait Germaine à ôter son chapeau. Damours se dégantait lentement, avec pesanteur, comme s'il faisait un effort extraordinaire. Ses gants tirés, il parut soulagé, regarda autour de lui les murs du petit cabinet de travail d'André:

—Ah! voilà votre père, dit-il, il est bien ressemblant!—Et pour mieux voir la photographie, il se leva. Son dos voûté inspirait de la tristesse. Cependant Toinette pressait le déjeuner, qu'on servit.

—Des huîtres!—fit Damours avec un sourire vague.—Ah! vous nous avez gâtés!

Ils s'attablèrent. Damours mangea de grand appétit.

—Je n'ai pas grand'faim,—disait-il.

Germaine mangeait comme un oiseau; elle avait pâli et semblait plus petite, plus mignonne.

«Quoi! pensait André, si je m'étais obstiné, elle serait ma femme, aujourd'hui, tout ce qui m'entoure lui appartiendrait, je l'aurais là, assise, en deuil, toute triste; mais alors Toinette?…» Et il lui vint au coeur un malaise indéfinissable. Certes, Germaine n'était pas la femme qui lui eût convenu, mais Toinette l'était-elle plus?

«Peut-être elle et lui… s'étaient-ils mépris? Triste idée!…»

—Oui, mon cher, disait Damours, nous partirons à la fin du mois; Germaine a besoin de distraction: nous ferons un voyage à Alger; de tout temps j'ai voulu le faire, et même si j'avais cru les médecins, j'y aurais mené plus tôt (il étouffa sa voix) ma pauvre femme. Oui, j'aurais dû, peut-être cela aurait-il (il toussa, comme étranglé) prolongé sa vie!…—Mais les affaires, le travail, l'argent, tout cela m'a retenu; nous sommes de misérables égoïstes.

Il s'arrêta indécis, vit son verre et le vida.