Mais quand la froide raison avait dit cela à André, une révolte lui faisait souhaiter que Toinette, coûte que coûte, fût mère. Elle ne devait pas l'être; alors, tel est le coeur humain, il s'en réjouit avec elle, tristement.
Les Crescent avaient quitté Paris depuis six mois, réglé toutes leurs affaires, accordé une pension honorable à la marâtre, malgré ses torts. Séduits par la grande maison du mort, la Meulière, et le bois et les terres environnants, ils s'y installèrent, satisfaisant là le rêve de repos de toute leur vie. Lui, à cinquante ans passés, était las de se lever le matin à cinq heures, de partager sa vie entre le ministère et les leçons. Ils se reposèrent. Crescent écrivait souvent; c'est par lui qu'André était tenu au courant des faits et gestes de la famille Rosin.
Le mariage de Berthe était presque conclu: il se fit. Crescent fut témoin, il écrivit les détails, mais avec une réserve qui forçait André de lire entre les lignes. Berthe engraissée était devenue très provinciale. Le triste vieillard, son mari, était au comble du bonheur, mais maladif, soufflé de graisse. Un jour ou l'autre elle serait riche. Amen!
«Je vois de temps à autre le grand'père Rosin, écrivait Crescent dans une dernière lettre, et je lui parle de Toinette, de vous. Il paraît comprendre. Ses yeux, dans sa figure paralysée, ont gardé une expression lucide. On ne me laisse jamais seul avec lui. J'ai à ce sujet des choses bien singulières à vous dire de vive voix.
Nous allons bien, cependant depuis que je me repose, il me semble que je suis plus fatigué et que, le croiriez-vous, je m'ennuie même un peu? Je vais m'occuper de gérer nos biens, afin d'occuper utilement mon esprit. Quand donc viendrez-vous nous voir? Ma femme serait si heureuse. La fortune ne l'a pas changée: elle ne s'habille pas de la journée, et en simple robe de chambre, elle soigne son jardin, qui est une bien petite partie du jardin, et fait elle-même ses confitures. Nous en envoyons sept à huit pots à Marthe et à Jacques.»
VI
André, sur la fin de l'été, se sentait de plus en plus fatigué. Les soucis, gros ou petits, l'énervaient, l'irritaient davantage. Résigné et patient à l'ordinaire, il manquait de courage, souffrait des variations du temps, passait des nuits mauvaises. Et Toinette semblait traverser, moralement, une crise analogue. Si elle ne rêvait plus sur la terrasse, et si elle lisait moins de romans, elle avait l'humeur plus inégale, et elle en fit souffrir ses enfants et son mari. Elle se plaignait plus fort de leur vie close et s'insurgeait contre les privations.
Elle eût voulu des robes, des plaisirs de coquetterie, d'amour-propre. Une lassitude des petites corvées quotidiennes la rendait plaintive ou agressive. Et comme une protestation sourde, des regrets de jeune fille lui venaient aux lèvres, injustes, inutiles. Elle tendait les bras désespérément, disant:
«Oh! je m'ennuie! je m'ennuie!…»
… Tandis que Marthe, déjà maligne, l'entendait et semblait comprendre.