Cependant, pour anormale qu'elle parût, la suggestion de Damours n'avait pas été perdue. Bien souvent l'idée d'aller en Algérie, d'émigrer, revenait à André. Tout à coup, il se mit résolument à apprendre l'agronomie, à s'en assimiler les théories. Dans un cabinet de lecture spécial, il trouva les livres nécessaires. Puis il s'en allait dans les champs de grand matin, il s'intéressait à la valeur du sol, aux promesses du blé et aux époques où il pousse vert clair, puis tout d'or. Les semailles et la moisson, la fenaison, les labours, tous les grands travaux des saisons l'occupèrent. C'était bien sans application immédiate; peut-être cela ne lui servirait-il jamais? du moins était-ce une occupation, un intérêt. Il apprit ainsi peu à peu à distinguer les graines, les racines, les herbes, les arbres. Puis, il connut les méthodes d'irrigation, de boisement, etc., et il s'intéressait à ses progrès, il en avait un faible orgueil. À trente et un ans pouvait-il se laisser enterrer vivant? Non! Par la pensée et le travail, sinon par l'action, il combattrait la torpeur qui l'envahissait et qui l'eût enfin amoindri, éteint.

Il exerçait ses bras, trompant ainsi son désir d'agir. Il bêchait son jardin et il y récolta des pommes de terre, des haricots et des pois. Toinette, bonne ménagère, s'intéressa à la récolte. Elle s'agitait en peignoir ou en robe de maison, faisait la récolte des fruits, les comptait, les mettait dans le cellier. Elle avait un livre à cet effet; puis elle se mit résolument aux confitures. Elle resta trois mois sans aller à Paris, qui jadis à l'horizon l'attirait, la fascinait. Elle sortait tous les jours avec les enfants, aguerrissait leurs petites jambes. André faisait de grandes marches. C'était une vie saine; ils s'en trouvèrent bien, et leur santé devint forte.

Le parc de Saint-Cloud, solitaire, semblait leur appartenir, et aussi, à l'entour les grandes plaines de blé et d'orge, de sarrazin, de trèfle. Et André parfois, par l'illusion d'un esprit simple et imaginatif, se disait:

«Mais n'est-ce pas à moi tout cela, pourquoi désirer autre chose? qui m'empêche de croire que c'est pour moi que ces paysans labourent, que ces vaches paissent, que dans la forêt, les gardes-chasse battent les taillis?» Mais cette façon trop sommaire de raisonner, ne le contentait pas. Il rêvait quelque coin où il pût vivre, libre chez soi, travaillant sans devoir rien à personne.

Un peu de ses préoccupations à l'égard de Toinette cessait; elle lui donnait plus de joie, et même quelque fierté. En tout ce qui ne touchait pas ses sentiments froids pour sa belle-mère, la jeune femme peu à peu avait changé. Le séjour à la campagne lui faisait du bien. Elle semblait, avec ses caprices, son injustices, l'enfantillage de ses raisonnements, comme ces malades envers qui les remèdes semblent impuissants; puis un beau jour la campagne, la nature opèrent une guérison sourde, et c'est à vue d'oeil que leur santé refleurit.

De même, pour Toinette, la santé morale semblait lui venir.

Elle-même n'eût su dire ce qu'elle éprouvait. Sans doute, elle avait encore bien des accès d'impatience, bien des mouvements irréfléchis, mais elle les sentait plus rares. Son esprit, presque fermé à l'heure de son mariage, s'ouvrait un peu; elle voulait comprendre des livres et des choses, qui, il y a trois ans, restaient clos pour elle. Elle s'étonnait de ne plus voir son mari du même oeil, de ne plus le traiter avec une familiarité d'enfant tour à tour câline, gâtée, colère; sa tendresse pour lui prenait racine profondément. La maladie d'André l'avait éclairée; elle l'aimait davantage, et mieux, comme le père des enfants, le maître du foyer, son maître à elle.

Aussi la question de prédominance s'était enfin résolue, sans affirmations despotiques, sans récriminations insultantes, par la force et la raison des choses. S'intéressant davantage à son ménage et à ses enfants, Toinette comprenait quel vide ce lui serait, si tout cela lui manquait soudain. Son rôle d'honnête femme et de bonne mère commença à lui suffire, dès qu'elle l'eût reconnu assez beau par lui-même.

Elle n'avait plus ces aspirations vagues, ce rêve d'un bonheur infini et romanesque. Des livres d'amour et d'aventures qu'elle avait lus avec rage, il ne lui restait qu'une fatigue. Peu à peu sous l'influence des paroles d'André, de ses actes, l'esprit de Toinette, sorti du chaos, s'ordonnait. Déjà des pensées fortes mûrissaient en elle: la conscience du devoir et l'esprit de famille; sentiments neufs pour elle, et qui prendraient sans doute la vigueur des plantes vierges.

De gros soucis, des chagrins puérils, des choses qui l'énervaient autrefois, la laissaient froide; des partis pris dont elle avait souffert s'évanouissaient, comme des fantômes au soleil.