André resta songeur, puis au bout d'un mois, l'idée prit corps en lui; il sentit se réaliser ce trouble et confus désir d'une vie nouvelle, d'un pays plus heureux, d'un labeur différent. S'en aller!… Ce rêve lui souriait, comme une chose improbable, longtemps souhaitée.
Il fallut qu'il s'en entretînt avec sa femme, dont le sens pratique s'effraya de l'incertain. La contradiction affermit le désir d'André; il réfléchit, chercha, trouva de bonnes raisons d'agir:
—Que faire ici? n'es-tu pas lasse de la vie que nous menons. Veux-tu qu'à soixante ans, je sois un vieux scribe hébété? L'avenir nous attend là-bas. Au moins, nous vivrons chez nous, sous un beau ciel.
Toinette peu à peu se laissait convaincre. Mais André n'osait croire qu'il allait bientôt rompre ses chaînes. Quand la certitude l'en frappait, il était tout ému.
«Quoi! pensait-il, ce rêve que j'avais fait, il faut que ce soit elle, la pauvre morte, qui le réalise, encore, comme par un suprême sacrifice!»
Il songea qu'il allait la laisser. Reviendrait-il jamais avec Toinette au cimetière. Où était son père? Dans un cimetière de province. Où l'enterrerait-on, lui, sa femme et ses enfants?
«Qu'importe, se disait-il, il faut vivre.»
Et les années qu'il avait vécues, si abominablement lentes, il les trouva courtes, en se retournant vers le passé. Tant d'épreuves, de rares plaisirs, des semaines, des mois, des années, des siècles où il avait pensé, senti, souffert, tout cela lui paraissait tenir dans le creux de sa main.
«J'ai trente ans, se disait-il, nous voilà, ma femme et moi, arrivés au milieu de notre vie. Que ce passé nous serve et nous enseigne l'avenir. Nous avons, avant d'arriver à la vieillesse inactive, si la santé ne vous fait défaut, une trentaine d'années encore devant nous: marchons!»
Un an après la mort de sa mère, André, ayant longuement pesé le pour et le contre, était résolu à partir.