Alors retentirent des pas, une clochette tintait, la porte s'ouvrit, on vit deux enfants de choeur portant des cierges, une odeur d'encens se répandit, et le prêtre en habit d'officiant parut. Les enfants furent emportés par leur mère, dans la chambre à côté; la petite Marthe sanglotait tout bas comme une femme. Toinette revint près de son mari. Le prêtre se hâtait, la vie quittait rapidement le visage de la moribonde; elle parut revivre un quart de minute pour recevoir dans l'hostie, le corps divin de Jésus-Christ. Puis les enfants de choeur retirés, les cierges disparus, le prêtre dépouillé de ses vêtements sacerdotaux et récitant des prières tandis que la nuit entrait peu à peu dans la chambre, l'agonie se précipita, et Mme de Mercy mourut vers trois heures du matin.
XI
Ce dont André se souvint toujours avec reconnaissance, fut la façon discrète, à la fois grave et tendre, dont sa femme soigna le profond chagrin qui le dévorait.
Elle ne le plaignait pas, et n'eut point d'apitoiement, d'expansions familières, de rappels maladroits du passé, toutes ces évocations charitables, qui font momentanément revivre la mort. Mais, sérieuse, elle le forçait en quelque sorte à vivre, et n'appelant point l'attention sur elle-même, elle lui jetait dans les bras ses enfants, le prenant ainsi par sa plus intime tendresse; et lui, sans voir le piège, les caressait, prenait chaque jour plus d'intérêt à leurs jeux. Alors, il en vint à regarder sa femme, il la vit pâlie, et comme désormais plus grave, maîtresse d'elle-même, menant la maison avec ordre. Il sentit les soins délicats dont elle l'entourait; et il en fut touché.
C'était surtout seul, au bureau, qu'il souffrait. Souvent il était forcé de n'y point paraître. Car après l'épreuve des cérémonies mortuaires, il avait l'odieux tracas des affaires, de signatures à donner, une vente de meubles en perspective, le renvoi dans son pays de la vieille Odile, à qui Mme de Mercy léguait une petite rente.
Mais quand il était livré à lui-même, que personne près de lui ne distrayait sa douleur, il la ressentait, âpre et cuisante. À ces moments, le regret de la morte était si fort, qu'André ne trouvait de prix à rien, souhaitait de ne plus vivre, ou que quelque chose d'inconnu adoucît son amertume. De quoi lui servaient les trois mille francs de rente dont il héritait? Cette somme, dont il lui fallait toucher les semestres, l'indignait, comme un bien ayant appartenu à un autre et auquel il n'avait aucun droit.
Six mois s'écoulèrent, très lents, très sombres; puis un matin il s'étonna de se lever moins triste. Des oiseaux becquetaient le gazon. Le chat et le chien se poursuivaient dans les allées. Les enfants, assis près de Félicie, lui faisaient raconter une histoire; alors, cessant de regarder à la fenêtre, André se retourna, surprit sa femme qui, derrière lui, l'épiait, avec un visage inquiet et suppliant.
Ils s'embrassèrent. André, les jours suivants, se montra un peu plus gai.
De nouvelles lettres de Damours venaient de loin en loin, tomber dans la boîte fixée à la porte du jardin, où le facteur les annonçait par un double coup de sonnette. L'avocat avait été très affligé de la mort de Mme de Mercy. Crescent serait venu, sans une chute douloureuse où il s'était démis le pied et qui exigeait du repos.
«Pourquoi, insistait affectueusement Damours, André ne quitterait-il pas la France avec sa famille, ne viendrait-il pas s'installer en Algérie, habiter lui-même sa propriété? Qui l'empêcherait d'en tirer quatre ou cinq mille livres de rente, d'avoir de bons travailleurs sous la main, au besoin de garder un an encore le fermier, afin de s'instruire par la pratique?»