Dans le grand salon rendu silencieux par l'absence des enfants, André, redevenu mélancolique, fumait sa cigarette, sans parler.
—Vous êtes triste, monsieur André, je n'ose pas vous demander pourquoi?
—Je suis pauvre, répondit-il, sans avenir, et j'envie votre bonheur de famille, je voudrais me marier, mais je ne le puis, dans mon milieu…
L'ennui d'avoir à s'exprimer longuement pour être compris, le fit taire.
—Moi, dit Crescent, j'ai eu plus de bonheur que je n'en méritais. Fanny,—il baissa la voix,—appartenait à une des meilleures familles du pays,—elle est de la Saône-et-Loire,—son père s'était remarié. La belle-mère, très mauvaise, prit tant d'ascendant sur le père, qu'il refusa tous les prétendants de sa fille; il déclara que l'argent seul les attirait et qu'il la marierait sans dot, en se bornant à une faible rente. Fanny était très malheureuse. J'étais alors employé à la sous-préfecture; nous nous sommes aimés, bien innocemment; tout s'est découvert. Le père était furieux, mais la marâtre, trop heureuse d'un mariage qui mettrait Fanny dans la crotte (ce sont ses propres paroles!) a consenti avec empressement. Nous nous sommes mariés. La première année, la rente a été payée; puis au premier prétexte on s'est brouillé. Depuis ce temps, nous n'avons pas reçu un centime. Nous sommes venus à Paris, ma femme était enceinte, nous avons passé un dur hiver, je donnais des leçons par-ci par-là; elle faisait le ménage et vendait des ouvrages de dentelle. À la fin, j'ai pu me caser au ministère, les enfants sont nés à la grâce de Dieu, et en dépit des soucis, et malgré tout ce que notre vie a de précaire, je me trouve content.
«Oh! j'avais rêvé autre chose, à vingt ans. J'étais ou je me croyais peintre, je dessinais toute la journée, je voulais conquérir la gloire artistique: tout cela s'est apaisé. Apparemment, ce n'était pas ma vocation; et quand bien même, il faut se résigner, n'est-ce pas? J'ai un exemple admirable sous les yeux: ma femme. Elle était de riche famille et elle m'a épousé, moi fils de pauvres gens. Elle a été tendre et bonne pour mes vieux, ils l'aiment comme leur enfant. Et cette femme, monsieur, qui avait une santé délicate, des mains blanches, ne craint pas, depuis dix-huit ans, de faire les plus durs travaux du ménage!
Mme Crescent entra; les yeux humides, avec un mélancolique sourire, elle mit la main sur l'épaule de son mari, et doucement:
—Tu ne crains pas d'ennuyer M. de Mercy?
—Lui! mais il veut se marier. Il croit, lui aussi, qu'il faut avoir dans sa vie une femme et des enfants, des préoccupations et des devoirs. Je suis sûr que si nous connaissions une jeune fille qui lui convînt, il la prendrait de nos mains, sans hésiter, tout de suite. Est-ce vrai?
Et il regarda avec malice André, qui s'étonna d'être deviné et compris.