Ses examens passés, André avait dû prendre une carrière. C'était son grand regret d'y penser maintenant. Pauvre, noble, pouvait-il être autre chose que soldat? Sorti officier de Saint-Cyr, il aurait possédé un uniforme neuf, un bon cheval et un ordonnance. Sa vie eût été réglée, sa pauvreté honorable. Il aurait fait son chemin comme tant d'autres, et avec la conscience d'être à sa place, que le nom des Guaspre de Mercy était virilement porté. Mais sa mère!…
Par ses prières, ses sanglots, épouvantée de rester seule, elle l'avait détourné d'un désir si naturel. N'était-il pas dispensé déjà par la loi, comme soutien de veuve? Allait-il l'abandonner, partir pour des garnisons lointaines?… Il céda, par faiblesse, mais comme beaucoup de caractères bons et timorés, ne se résigna point et, malgré son respect, attrista plus d'une fois sa mère, par l'amertume de ses regrets.
Et quelle piteuse compensation lui avait-on offerte! une place dans les bureaux d'une grande Administration! et en se donnant tant de mal, en intriguant si péniblement. Quand il y songeait, et à la tristesse des quatre années perdues dans ce bureau, il devenait pourpre, comme si la honte l'étouffait.
Ah! certes oui, tout pesé, il ne doit plus rien à sa mère; il lui a sacrifié l'état militaire, il a accepté la vie sans ressources, sans avenir, sans fierté, d'un inutile gratte-papier: que peut-il faire de plus? Etrangler le besoin qui le torture d'échapper à cette solitude, à ce néant, il n'en a pas le courage. Il veut bien rester employé, puisque c'est correct, puisqu'il ne peut être marchand ou industriel, puisqu'il se doit à son nom. Hélas! aura-t-il assez sacrifié son bonheur à cette lettre morte, ce vain titre: un grand nom pauvre!
Et ce cri lui échappe, irréfléchi et soudain:
«J'épouserai Germaine!»
Il tressaillit, se demandant s'il n'avait pas parlé tout haut.
L'incendie des bûches s'éteignait; et le vieil employé, courbé sur les registres, gardait son attitude falote, la plume à la main, comme s'il écrivait.
«Germaine!—Et Mariette?»
Le premier nom appelle le second. André voit les deux femmes, quoique, par délicatesse, il s'en veuille de les associer dans sa pensée. Malgré lui, il les compare. Aussi bien, c'est entre elles deux qu'il va faire son choix, puisqu'il ne veut plus vivre seul. Mariage? Concubinage? La douce amie, Germaine? ou la maîtresse, Mariette?