Il les évoque.
Germaine Damours a dix-huit ans; une frileuse fillette, qu'un chiffon élégant habille, un petit être délicat, à qui il faut un nid capitonné. Son père, un avocat, très dévoué aux Mercy, la gâte trop. Les lundis soir, André va prendre le thé chez eux et, dans un coin, près de la mère, femme effacée et maladive, il regarde travailler les doigts blancs de Germaine, dans le cercle de clarté que projette la lampe. Son front et ses yeux restent dans l'ombre, ses lèvres et son menton sont lumineux. Quand elle le regarde, il se sent délicieusement troublé. Et pourtant elle n'est pas la femme robuste, la calme ménagère qu'il voudrait: contradiction éternelle entre le rêve et la réalité! N'importe! Charmé par la grâce frêle, un peu factice, de son joujou, il se dit chaque fois, sans penser aux difficultés, au consentement douteux des parents: «J'épouserai Germaine!»
Et Mariette?
Il l'aime aussi, cette fantasque fille à l'accent du faubourg, qu'il rencontra un soir, sanglotante d'amour sur quelque banc. Elle portait une robe d'ouvrière et, à chaque oreille, une perle bleue. Il l'avait reconduite jusqu'à sa porte. Le lendemain, ils s'étaient revus. Un soir, ils s'étaient aimés. Tous les jours, il allait l'attendre, à la sortie de son atelier. Puis elle l'avait planté là, pour un protecteur. S'étant rencontrés ils s'étaient repris, aimés, querellés, quittés, repris. Et maintenant excédée de l'homme qui entretenait son demi-luxe, elle se disait prête à quitter tout, acceptant de demeurer avec André. Elle travaillerait; à eux deux ils gagneraient le nécessaire. Un peu honteux à cette idée, pourtant aux heures mauvaises, où l'existence lui pesait, il se disait tout bas: «Je vivrai avec Mariette.»
Sentant la nécessité d'opter, il pensa:
«Vivre avec elle, quitter ma mère, serait mal et aussi imprudent. L'acoquinement à une femme, je dois l'envisager comme un malheur possible, engendré par une longue habitude; je ne puis l'accepter, immédiat. Mon labeur pour nourrir ma maîtresse couvrirait mal l'indignité de cette liaison. Car Mariette, je le crains, a une âme de fille. Lasse de moi, elle me quittera. Quoi de plus piteux qu'une union temporaire? et, si elle est continue, c'est un malheur pire. Mieux vaut se marier. D'autant plus que je ne lui dois rien, à elle, tandis que j'ai avoué à Germaine que je l'aimais.
«Je crois, et elle me l'a dit, qu'elle m'aime aussi. Donc, je suis lié envers elle… Seulement Germaine,… est-elle bien la femme qui me convient? Si délicate, habituée au bien-être, enfant gâtée, sera-t-elle bonne ménagère, sera-t-elle bonne mère?»
À l'idée des enfants, il resta perplexe, comme si l'image de sa petite amie soignant de gros bébés, lui semblait saugrenue, et improbable.
Au fond du coeur, il doutait d'un tel mariage et du consentement réciproque des parents. Cependant, par une contradiction bigarre, il allait de l'avant, uniquement parce que Germaine lui plaisait, et il se disait: «Qui sait? Si on me l'accordait. Sa dot est médiocre; mais c'est bien mon désir: épouser une fille riche, non!»
Cela lui rappela bien des discussions. Mme de Mercy avait toujours compté sur un mariage de convenances; c'est dans ce but qu'elle entretenait depuis sept ans des relations, et tenait tant d'entretiens particuliers avec sa vieille amie, Mme d'Ayral, et son confesseur, l'abbé Lurel. André n'y pouvait penser sans colère. Une haine instinctive s'élevait en lui contre un marché qu'il jugeait honteux.