Fort de son droit, et la jugeant injuste, il répliqua, mais sans ménagement, avec ce tour d'esprit cassant, qui froisse si cruellement le sentiment des mères. Une scène affreuse s'ensuivit et Mme de Mercy fut prise d'une attaque de nerfs.

«Ah!—répétait André avec rage, quand sa mère, soutenue par la vieille servante, eut regagné sa chambre,—nous nous aimons! et voilà le mal que nous nous faisons!… Ne vaudrait-il pas mieux, cent fois, n'éprouver l'un pour l'autre que de l'indifférence? Si je suis coupable, est-ce de préférer la vie à la mort? car si m'évader de l'existence que je mène est impossible, je préfère me faire sauter la cervelle, et cette fois le coup ne manquera pas!…»

Puis il compta qu'après cette grande émotion, le lendemain, sa mère, plus calme, se résignerait et même, les jours suivants, accepterait la possibilité d'un tel événement.

Il ne la vit point au déjeuner, mais au dîner elle lui tendit la main, très pâle sous ses bandeaux gris. Il baisa cette main et, par une illusion singulière, il crut tout terminé.

De son côté, Mme de Mercy attendait des excuses, des regrets, l'aveu d'un coup de folie, et la promesse d'un renoncement. Le silence ému d'André la trompa, mais aux premières paroles, le malentendu s'éclaircit; voyant que de part et d'autre rien n'était changé, le fils et la mère se rembrunirent, et gardèrent un silence plein de rancoeur, de lassitude et de tristesse.

D'instinct ils supprimèrent la familiarité, l'intimité des entretiens. Et les mots qu'ils échangeaient avec une gravité acerbe, leur retombaient sur le coeur.

Une semaine s'écoula ainsi, puis une autre.

Cependant André, s'entêtant d'autant plus qu'il éprouvait une résistance, obsédait Crescent de questions sur sa parente, et le suppliait de s'employer pour lui.

N'ayant cru d'abord qu'à un caprice, le brave homme s'était prêté à ce jeu, entretenant par là sans s'en douter, la curiosité naissante d'André. Les Rosin, une vieille famille de Châteaulus, avaient trois enfants: un fils aîné, une fille veuve, et Toinette. Le père était sous-chef de bureau dans les chemins de fer, le grand-père Rosin, ancien fermier, vivait avec eux. Mme Rosin, la mère, une femme concentrée, dominait toute la maison. Antoinette avait fait ses études au pensionnat d'une ville voisine.

Ces détails, l'imagination d'André les grossissait, et il en pressait Crescent davantage; mais celui-ci voyant qu'on parlait sérieusement, en devenait d'autant moins empressé, par scrupule. Toinette étant sa parente éloignée, il n'eût point voulu sembler capter l'engoûment du jeune homme. Puis la pauvreté de cette enfant, mariée à celle dont André se plaignait, l'effrayait pour eux. Enfin il subissait l'influence de sa femme qui, dans leurs entretiens, le dissuadait de s'entremettre: car par là n'endossait-il pas une responsabilité terrible? Malheureux, le jeune ménage n'aurait-il pas le droit de rejeter sur lui son infortune?