Et toutefois, n'ayant pas perdu tout jugement il s'avouait qu'il était dans des conditions déplorables pour agir, et qu'il allait, avec un empressement irréfléchi, aussi bien vers son malheur peut-être, que vers son bonheur. Nulle force humaine cependant n'eût pu l'arrêter. Il ancra au plus profond de lui-même le portrait et la vision de la jeune fille, devinée plus qu'entrevue sur la petite photographie, et pressentit que ce mariage, pour invraisemblable qu'il parût, s'accomplirait.

Il ne s'étonnait point d'en remettre ainsi sa vie future à un coup de dés, à la chance de tomber bien ou mal. Et d'abord amusé de se choisir ainsi, par sa volonté, une femme vivant à une centaine de lieues et ignorante de sa destinée, peu à peu en y pensant, il trouva cela tout simple.

«Tout mariage,—arguait-il,—hors le cas où les fiancés se sont connus dès l'enfance, ou pendant de longues années,—n'est-il pas tout aussi improbable, la veille? Connaissait-on hier, celle que l'on épouse aujourd'hui? Ne sont-ce pas des parents, des amis, des indifférents même qui négocient le mariage, entre des gens qui ne se connaissent point, et qui ne se seraient jamais connus?

«Étudier longuement une jeune fille, discerner ses qualités et ses défauts, dans quel milieu est-ce possible? l'éducation française ne s'y oppose-t-elle pas? Puis, promis l'un à l'autre, se sentant observés l'un par l'autre, les fiancés sont-ils sincères, se montrent-ils tels qu'ils sont? Jamais. On s'épouse donc sans se connaître, et au lendemain seulement des noces, le masque dont on s'est paré tombe, et les véritables caractères sont aux prises.

«Donc, il faut risquer, comme chacun, l'avenir; et le mariage, sauf exception, est une loterie, dont le résultat est chanceux.

«Cette jeune fille me plaît! Il me semble que son image révèle des qualités simples, douces et fortes, de la santé, de la franchise. Si ses parents sont sortables, pourquoi balancerais-je?

«C'est étrange,—ajouta-t-il—à moins d'événements que je ne puis deviner, mon nom, mon emploi feront qu'on m'accordera Antoinette, non, j'aime mieux Toinette; quel gentil nom! Ainsi, je la tiens en mon pouvoir: sa destinée de vierge, de femme, de mère est dans mes mains, dépend de mon caprice. Que je ne veuille pas d'elle, elle épousera un autre, ou restera vieille fille. Sera-t-elle heureuse?—Que je le veuille, c'est moi qu'elle aimera. Et… sera-t-elle plus heureuse?…»

Cette pensée l'attendrit, car il ne voulait pas d'un bonheur égoïste; décidé à plaire, avec la vague confiance qu'il saurait faire le bonheur d'une femme, il cessa d'hésiter et passa à l'action.

Il annonça à sa mère qu'il voulait se marier, qu'il avait en vue une jeune fille sans fortune, mais honorable, et qu'il la suppliait, elle, de réfléchir et de consentir.

Ces paroles tombèrent, comme autant de coups de marteau, sur le coeur de Mme de Mercy. Elle devint si pâle qu'André crut qu'elle allait mourir. Mais elle se raidit, et parla avec la violence d'une âme ulcérée au plus profond. L'air de résolution froide d'André la mettait hors d'elle. S'il avait supplié en pleurant, peut-être attendrie eût-elle prêté les mains à tout. Mais l'idée que son fils allait revendiquer cette liberté si longtemps retardée, épouser une étrangère, et quitter celle qui l'aimait plus que tout, la jalousie, l'irritation, l'angoisse, et la terreur aussi de l'avenir, bouleversèrent cette femme, que le malheur et la ruine avaient intérieurement brisée, et qui ne vivait plus que par devoir et religion. Elle se répandit en paroles amères.