Et pas un regard pour ses filles ni son mari qui, indisposé par le mouvement de la voiture, laissait pendre tristement sa lèvre inférieure et gardait un silence de carpe.

La campagne où l'on allait déjeuner appartenait aux parents de Crescent. C'était un pavillon d'été, fort simple, à un étage; une immense cuisine à l'âtre énorme occupait le rez-de-chaussée. Autour, un clos herbeux, entouré de grands arbres.

Dès l'arrivée, Crescent courut ouvrir les portes et les fenêtres de la maisonnette. Son père, courbant sa taille voûtée, ramassa du bois mort, près d'un hangar; alerte et vigoureuse, sa mère, avec une grâce de petite vieille, allumait le feu, brandissait les poêles. Chacun se multiplia.

On tira les paniers de provisions entassés dans les voitures. Et le grand-père Rosin, avec précaution, transportait les bouteilles de vin et les trempait dans un seau d'eau de la citerne, tiré de mauvaise grâce par Alphonse.

Plus d'une fois, les mains de Toinette et d'André se rencontrèrent. Ils se regardaient en dessous, avec des yeux tendres et parlants; ils riaient sans cause, avec un air qu'ils s'efforçaient de rendre naturel, et regardaient autour d'eux, craignant d'être devinés.

Ils trouvèrent le déjeuner bien long. Elle allait être à eux, cette moitié de journée, puis André partirait. Quand reviendrait-il? Si tout allait à son gré, toutefois il faudrait le temps…

On ne se levait pas de table; grisés par le grand air, les vins, le repas, les Rosin s'appesantissaient, les yeux las. Déjà, prestement, la mère Crescent rinçait les couverts et desservait, aidée de son fils. Mme Rosin, prétextant une migraine, accepta de dormir à l'étage au-dessus, sur un vieux lit à ramages. Son mari et Alphonse se couchèrent dans l'herbe. Les deux grands-pères allèrent sur un banc fumer lentement leurs pipes, côte à côte, au soleil, tandis que les cochers s'empiffraient, près des chevaux.

Les deux jeunes femmes et André se sauvèrent au fond du clos; Mme Berthe, en arrière, cueillait des violettes. Toinette et André poussèrent la clôture et se trouvèrent sur un chemin de mousse, qui s'enfonçait en se rétrécissant, sous un dôme de verdure inondé de soleil, jusqu'à un lointain arceau de jour bleu.

Des insectes d'or voletaient, avec un bruissement d'ailes de gaze, des papillons blancs s'envolaient des fleurs en grappe, et une odeur d'herbes chaudes parfumait la sente.

Ils gardèrent assez longtemps le silence; leurs bras pendaient, leurs fronts s'inclinaient comme alourdis par un secret; puis, si brusquement qu'il en fut étonné, André dit: