Mais le soir, les Rosin n'avaient pu se priver d'inviter une quinzaine de personnes. La messe serait dite à minuit. Les mariés aussitôt après partiraient pour Paris.

Le dîner, commandé à l'hôtel, fut servi. Le repas fut long. On était en vêtements de noces. Bien qu'André, qui passa pour fier, empêchât par son air réservé, d'éclater cette gaieté triviale propre aux petits mariages bourgeois, cependant il la sentait latente. Des visages étrangers, évités par lui jusqu'à présent, entraient de force, ce soir, dans sa vie et sa pensée. Il en eut, injustement peut-être, un retour de dédain et d'orgueil, et souffrit.

Immédiatement il pensa à sa mère. Seule, là-bas, elle devait être bien triste. Et il songeait: «Combien elle souffrirait davantage ici, vraiment ce n'est point sa place, et sa fierté serait humiliée.» Ce souvenir donné à l'absente, il se retrouva, comme réveillé, au milieu du bruit, des rires, des lumières: quel malaise! Et ses yeux faisaient le tour de la table.

Ses beaux-parents, il les subissait, ne faisait plus attention à eux; mais les autres… Si restreinte que fût la noce, il s'y trouvait des étrangers, leurs femmes, des enfants. Tous les yeux étaient fixés sur lui; il détournait la tête. Toinette était près de lui, ce qui le consolait, mais il la trouvait moins bien, dans cette robe blanche, que dans sa simple petite robe brune de tous les jours.

En face d'eux, un juge de paix cramoisi, au visage couvert de loupes phénoménales, susurrait à Mme Berthe des galanteries de mauvais goût.

Un jeune homme barbu, le cousin de Rosin, à tête piriforme et à l'air méticuleux, coupait son pain en petits cubes. Une vieille femme, à face bestiale, dévorait.

André eût pu lire sur les visages ce que chacun pensait.

L'un le dénigrait, l'autre enviait Toinette; et on disait d'eux tout le mal possible.

Les chansons, dès qu'on eut porté la santé des mariés, commencèrent. Un avoué chanta Mimi Pinson. Le cousin, un refrain d'opérette à la mode de l'an passé. Mlle Ambroisie, soeur du juge de paix, poussée par un groupe de gens hostiles aux mariés, se leva, dressant sa tête presque sans cheveux, et roulant des yeux verdâtres, cria d'une voix aigrelette une complainte monotone, et à laquelle sans doute elle attribuait un sens méchant, car à chaque refrain, elle regardait en face les mariés avec un mauvais sourire.

Puis elle se rassit, au milieu d'applaudissements.