Je ne me trompais pas ; le vent allait souffler de ce côté. Mes timides essais, qui précédèrent ou accompagnèrent les arlequinades de Raoul de Najac, les tentatives de Jean Richepin, les dessins de Willette, Pierrot sceptique, pantomime si curieusement écrite d’Hennique et d’Huysmans, faisaient de moi le précurseur modeste du mouvement où allait refleurir, avec une grâce et une vigueur inespérées, la pantomime. Les grands succès de l’Enfant prodigue avec Félicia Mallet, du Marchand d’Habits, adapté par Catulle Mendès et joué par Séverin, sans parler d’innombrables comédies et saynètes mimées, l’ont prouvé quelques années plus tard.

Pierrot assassin de sa femme, gesticulant sa passion, dérouta, émut mes deux spectateurs bénévoles, Fernand Beissier et J.-M. Mestrallet. Ce dernier se sentit dévoré d’émulation et, engagé dans la troupe de Valvins, se trouva, les vacances venues, un des chefs d’emploi, tour à tour Don Carlos épique, avec des bottes cousues dans de la peau d’argenterie et un collier de marrons dorés, ou grimaçant Scaramouche, ou encore gendarme phénoménal.

Il avait le sens de la déformation comique à un degré rare. Son concours prêta, aux pantomimes que nous improvisions, une fantaisie exhilarante. On y vit Pierrot, blotti dans une malle, y recevoir, par un trou de vilebrequin, le clystère d’une seringue de cheval et émerger hors du couvercle, pâle d’une juste épouvante ; ou bien, tricheur sans vergogne, il jouait et gagnait à l’écarté les bottes, l’habit, les moustaches et le nez du gendarme, nez cyranesque, nez proboscidien, qu’il tranchait cruellement à l’aide d’un immense rasoir.

Notre audace ne connaissant plus de limites, nous eussions monté un drame en quatorze tableaux. Cette saison fut extrêmement brillante ; l’Auberge du Soleil d’Or, La Farce de la Femme muette et celle de Patelin ravirent, de leur saveur matoise et vieillotte, le public. Mon frère fut un Louis XI épique, et moi un Gringoire maigre à souhait. Notre étoile, Mlle Geneviève Mallarmé, scintillait des plus séduisants reflets : Loyse de Gringoire, Sylvia du Passant et surtout Doña Sol. Serré dans un pourpoint et une trousse taillés dans le velours vert d’un fauteuil ; gainé d’un maillot rosâtre de jeune hercule forain, mon frère en Hernani rugissait :

« Qui veut gagner ici mille carolus d’or ? »

A quoi Mallarmé répondit une fois tout bas, mélancolique :

« Mais toi et moi, moi et toi, mon pauvre Victor ! »

Chose curieuse, les auditeurs qui, d’un religieux silence, accueillaient la cruauté sadique de Pierrot ou le désespoir du vieux mari dans le Jean-Marie de Theuriet, crurent qu’Hernani était une farce. La grandiloquence des vers, l’exagération des sentiments, l’emphase de certaines scènes leur inspirèrent une gaieté irrésistible. Ils virent la comédie là où régnait le drame. L’éternel imbroglio, le vieux tuteur jaloux, Bartholo Gomez, le jeune amoureux dégourdi, la jeune personne entraînée, comme il sied, vers la beauté et l’amour, la majesté de Don Carlos, qu’ils semblaient prendre pour le roi de carreau, ajoutaient à l’hilarité de cette bouffonnerie énorme.

Le succès fut à rebours de l’effet souhaité. Et parbleu ! c’est de l’insuffisance des acteurs que ces bons paysans se moquaient. Mais non, ils ne se moquaient point, ils s’amusaient fort, et trouvaient que nous dépensions un talent admirable pour les faire se tordre : l’ovation sincère de leurs bravos en témoigna. Un personnage des tableaux d’ancêtres resta même légendaire :

« Christobal prit la plume et donna le cheval. »