« Tiens, c’est méchant, ce que vous dites là, trouvai-je seulement à répondre, avec un sourire à désarmer le bourreau.

— Oh ! protesta-t-il, narquois. Et faisant le gros dos, entre deux bouchées : « Mon frère et moi, moi et mon frère… enchantés si… tentative artistique… intéressant… ouin !… »

Je ne traînai pas et me levai.

Eh ! non, ce n’était pas méchant, mais, sur le moment, ça pique les yeux : les débutants ont le cœur sensible. C’est la seule fois, Cadet, que vous ne m’avez pas fait rire !

J’allais au bureau puisqu’il convenait d’y être exact : le sous-chef, pour tout blâme, tirait de son gousset une montre expressive. Je continuais à remplir mes imprimés, entre le pachyderme affable et l’homme en deuil renfrogné. Ce n’était pas folâtre, et la présence d’un nouveau venu m’apparut un évènement considérable, quand je sus que ce jeune Provençal, nommé Fernand Beissier, était venu à Paris pour faire de la littérature. Il avait un ou deux monologues d’imprimés, citait familièrement des noms d’actrices ; on devait jouer prochainement une de ses pièces.

Un écrivain avec qui converser dans ce désert, quelle aubaine ! Je fondis sur lui et nous nous liâmes rapidement ; il me présenta un de ses amis, poète, Jean-Marie Mestrallet, venu comme lui à Paris tenter fortune. Il était difficile de voir un couple plus contrasté : Fernand Beissier trapu, olivâtre, un pinceau de poils sous le nez, une verve rabelaisienne que l’accent, comme une gousse d’ail, relevait ; Jean-Marie, long, svelte, idéaliste et sentimental, appelant les femmes des anges et rêvant d’étreintes mystiques ; de plus, passionné comme moi de poésie et de théâtre. Cela nous unit fort. Poèmes vécus, L’Allée des Saules, André Chénier, Dans l’Espace devaient par la suite avérer son talent spiritualiste. Plus de trente années ont cimenté une amitié qui ne finira, je l’espère, qu’avec nous.

Ces deux compagnons donnaient à mon existence un intérêt nouveau. Nous nous retrouvions, sitôt libres, pour vagabonder ensemble, dîner chez le premier marchand de vins venu, discuter interminablement, les coudes sur la table, de omni re scibili. Nous noctambulions sous les étoiles, nous finissions par échouer dans quelque brasserie ou petit théâtre. La femme, on le devine, était au bout de nos conversations, et quelquefois de la soirée…

Que d’espoirs, que d’illusions échangés ! Le bureau, évidemment, ne devait être pour nous qu’un pis-aller provisoire, une salle d’attente bien chauffée avant la réussite ; nous ne désespérions pas de conquérir un jour la gloire. Nous avions le temps, possédant la jeunesse. Du talent, chacun de nous en accordait aux deux autres ; pourquoi la chance ne nous sourirait-elle pas ? Ceux qui avaient réussi étaient-ils d’une autre pâte que nous ? Fernand Beissier visait le théâtre, Jean-Marie Mestrallet la poésie, et moi la double auréole de l’écrivain acteur. Notre camaraderie était gaie, car nous avions bon appétit et bon estomac ; et, n’étant pas riches, tout nous était plaisir.

IV

Je confiai à mes amis, avec l’importance d’un grand secret, mes ambitions. A quoi visaient-elles, je ne savais pas trop, puisqu’il n’existait ni troupe, ni théâtre mimique. Et même alors, eussé-je pu décemment y faire une carrière ? Je me persuadai toutefois que quelqu’un, qui aurait les moyens d’argent et d’action, pourrait galvaniser cet art méconnu ; et je me sentais en ce cas l’interprète sincère et qualifié de cette résurrection.