Dans la splendeur nocturne, les cheveux de Colombine, poudrés à blanc, scintillaient, et son visage pâle se détachait au-dessus de la forme obscure de son corps ; à l’arrière du bateau, Arlequin et Scaramouche ramaient ; Pierrot étendu à l’avant regardait l’eau noire se fendre en plis soyeux et se déchirer sans bruit. Aux rames pendaient des perles liquides qui retombaient en gouttelettes d’argent ; d’argent aussi était le sillage.

Nous ne parlions pas ; qu’eussions-nous dit ? La beauté de cette heure et la force confuse de nos espoirs nous oppressaient. Les arches du pont, se mirant en voûtes d’ébène dans le fleuve, formaient une suite d’anneaux parfaits ; le rideau des arbres de la forêt se doublait d’ombre dans le courant ; çà et là, près des berges, des lances de joncs pointaient, lumineuses ; des feuilles de nénuphar semblaient des émaux d’or pâle. Le silence était divin, et nos cœurs battaient d’un ravissement dont l’intensité pour moi allait jusqu’à l’angoisse.

La barque enchantée descendait au fil de l’eau. Où allions-nous ? Reviendrions-nous jamais ? Étions-nous nous-mêmes ? A quelles rives d’Éden allions-nous aborder ?

Depuis m’est revenu souvent, au souvenir de cette prestigieuse soirée, le mélancolique couplet de Célio, dans Les Caprices de Marianne :

« Malheur à celui qui se livre à une douce rêverie, sans savoir où sa chimère le mène, et s’il peut être payé de retour ! Mollement couché dans une barque, il s’éloigne peu à peu de la rive ; il aperçoit au loin des plaines enchantées, de vertes prairies et le mirage léger de son Eldorado. Les flots l’entraînent en silence, et, quand la réalité le réveille, il est aussi loin du but où il aspire que du rivage qu’il a quitté. Il ne peut plus ni poursuivre sa route, ni revenir sur ses pas. »

Combien de fois n’avions-nous pas ramé ainsi en barque entre Thomery et le pont, le long du château de la Rivière où, d’après une légende, abondaient les vipères ; près de la berge des Plâtreries jusqu’au barrage de Samois ; jours de soleil brûlant que réverbère le grand poisson d’écailles du fleuve ; matins de brume ouatée qui éteignent tous les bruits ; crépuscules où la Seine n’est qu’un feu rouge et orange ! Aucune promenade n’égala celle-ci, qui dans notre souvenir demeura, toute parfumée de sève et de jeunesse, inoubliable.

L’automne venu, il fallut plier bagages. Le théâtre de Valvins avait jeté toute sa flamme ; il n’en allait plus rester bientôt que les cendres. La dernière représentation vit s’avancer Colombine près de la rampe et réciter ces triolets de Mallarmé :

Avec le soleil nous partons

Pour revenir au temps des roses.

Sans or, ô Gilles et Martons