Parfois à une fenêtre mansardée, j’apercevais un pot de géraniums et quelque ouvrière ou femme de chambre qui arrosait ses fleurs. Il me semblait respirer mieux, et je n’avais plus, lorsque j’ouvrais mes vitres, l’impression que toute la rue entrait chez moi : les voyageurs d’impériale de l’omnibus vert du Panthéon, les passants arrêtés, les fournisseurs avec leur boutique. Je me sentais moins le « monsieur de l’entresol », et davantage « l’étudiant du cinquième ». Et peut-être, sans me l’avouer, trouvais-je quelque douceur à la proximité du logement maternel et de la cuisine odorante de Julie : n’avoir plus que l’escalier à descendre, à grimper ! Mon premier besoin de liberté avait été satisfait.
Désirer ce qu’on n’a pas, regretter ce qu’on n’a plus, n’est-ce pas toute la pauvre vie de l’homme ?
Sans doute la venue de dames illicites répugnait ici au respect des convenances ; mais, expérience faite, ne valait-il pas mieux aller leur porter mes hommages que de les recevoir chez moi, où elles étaient dépaysées, et où leur misère morale me semblait plus choquante en cet intérieur d’intimité bourgeoise qu’elles pouvaient, à leur choix, envier ou mépriser. D’ailleurs rien de pénible comme l’échange d’un plaisir tarifé, aussi humiliant pour le mâle que dégradant pour la fille. Encore celle-ci a-t-elle l’excuse qu’il faut vivre. Mais l’homme qui l’achète, quelle est la sienne ?
Je ne sentais encore ces choses que de façon obscure, mais troublante ; cela n’empêchait pas les hantises du désir et les défaites de l’instinct, ces soirs où il y a dans l’air une volupté sèche, par les nuits froides, ou molles, dans ces jours pluvieux qui relèvent les jupes des passantes. Et ces soirs où sur le boulevard les affiches crues, les lumières brutales des globes donnent un attrait irritant aux faces peintes des prostituées rôdant comme des félins en cage. Et ces soirs de music-hall où les maillots des danseuses font saillir le musclé des cuisses, et tant d’autres soirs où le tison de volupté brûle les reins !
A vingt-deux ans, l’ivresse sexuelle demeure inséparable de la griserie mentale suscitée par les lectures, les essais littéraires, les images de toute nature. Il est une certaine classe de hantises qui ne se rapportent qu’à la luxure, et dont l’obsession a les retours rythmés d’une fièvre, tourne dans un cercle de visions impérieuses et renaissantes.
Mais ce n’est qu’une part de l’être, et tant d’autres imaginations et rêveries, tant d’autres châteaux de nuées s’élèvent, dorés de lueurs fantasmagoriques, dans la chambre noire du cerveau. Je me rappelle toujours avec émotion cette frénésie sensorielle, cette meule tournant à toute vitesse. Ivresse de penser, de se sentir penser, de se penser soi-même jusqu’à ce vertige qui vous prend devant l’abîme de la conscience de soi, cette chute vertigineuse de l’être à travers l’espace et le temps.
Combien m’apparaissait vraie cette phrase de Beaumarchais : « Rien n’est à moi que la pensée que je forme et l’instant où j’en jouis. » Je m’enivrais de cet envoûtement comme d’autres d’agir ou d’aimer. Cela ne m’empêchait pas de me mêler à la réalité des êtres, mais sans m’y confondre, et toujours avec ce retrait maladif de la sensitive blessée.
Je me revois, un soir où je n’ai pu entrer au Théâtre-Français, car on y reprend Le Roi s’amuse, dont c’est le cinquantenaire, perdu dans la foule amassée devant la porte de l’Administration, attendant, avec les curieux, que le vieil Hugo en sorte. Tout à coup des cris, une ruée ; j’aperçois un fiacre de l’Urbaine, je crois voir y monter un homme à barbe blanche ; des sergents de ville font une trouée, le fiacre démarre, la foule aimantée l’escorte en l’acclamant : — Vive Victor Hugo ! Sur le coup de fouet du cocher, je me sens emporté avec quatre ou cinq enthousiastes dans le vent de la poursuite, courant à perdre haleine et hurlant moi aussi : — « Vive Victor Hugo ! » derrière la voiture qui nous distance et disparaît.
Je me revois un soir de mardi gras : Fernand Beissier, Jean-Marie Mestrallet, mon frère et moi décidons de nous déguiser. Les costumes du théâtre de Valvins fournissent à l’un un Scapin, à l’autre un Gilles masqué d’un loup de velours bleu, à moi mon costume préféré, la souquenille à gros boutons, la face de plâtre. Dîner au restaurant à demi ameuté, lazzis aux dîneurs, baisers lancés aux dames ; et nous voilà remontant en pleine cohue le boulevard, le long des tables à café bondées, parmi des masques plus ou moins miteux où notre élégance s’attire des : « A la bonne heure ! Ceux-là sont propres, au moins ! » Et des : « Tiens, Pierrot ! Comment vas-tu, Pierrot ? » Et d’un journaliste assis près d’une femme empanachée :
« Eh ! Guyon ! Alexandre Guyon ! »