Le collage ? L’acoquinement à une femme quelconque, suffisamment jolie, à demi ménagère, et qui réponde à ce besoin terrible de l’habitude que sape le non moins âpre besoin du changement ? Cela, oui, je le pourrais, avec une assez bonne fille, mise en défiance par la cruauté lâche des mâles, énervée de misères physiques qui font pour elle du spasme un supplice, d’ailleurs irritable et fantasque, de l’alcool plein le sang, de la tendresse aussi, et qui a un béguin pour moi, le seul béguin que j’aie inspiré à une de ses pareilles.
Mais voilà : je ne suis pas assez riche pour satisfaire à des exigences qu’elle ne montre pas, mais pourrait témoigner ; pas assez bohème pour vouloir une vie irrégulière, qui désolerait ma mère, une vie sans beauté, sans idéal et sans amour avec une femme étrangère. Car que resterait-il, l’éclair de plaisir éteint ?
Le collage ? Bien plutôt alors le mariage, qui fonde un foyer, accepte des devoirs, crée de la vie. J’y ai pensé. Mes ouvertures ont été repoussées. A tort ? Non. Je suis jeune, je suis pauvre, je suis inconnu. Quels parents n’auraient peur et ne refuseraient de vouer leur enfant au hasardeux lendemain ? Mais cet échec m’atteint profondément. C’est la première crise de ma vie sentimentale : elle ulcère mon amour autant que mon amour-propre. Elle détermine et précipite mon envie de me marier.
J’ai vingt-trois ans, pas même. Et cette frémissante, cette maladive faim de tendresse que ne peut combler l’étreinte d’une fille complaisante ou d’une prostituée à la pièce. Ah ! Madame de Warrens, que n’êtes-vous là pour me dorloter, comme ce Jean-Jacques que vous avez bercé dans vos bras, « Maman » si indulgente pour votre « Petit » !… Une passion discrète, un cœur d’automne, savoureux et chaud, l’épanouissement d’un beau corps qui ne veut pas vieillir et que de jeunes caresses avivent : une femme intelligente et bonne, libérée d’esprit, sensuelle avec grâce… Parmi les veuves, les séparées, ou ces femmes mariées qui savent se conquérir une demi-liberté, n’en est-il pas une qui ait pitié de ce long adolescent fiévreux, épris de toutes les femmes, éperdu des mille baisers qu’il voudrait donner et recevoir ?
Non. Alors resterait la seule, la presque impossible solution : se faire chaste par principe, raison, santé. Encore la science a-t-elle deux voix, selon les médecins : l’abstinence, affirment les uns, est mère des vertus fortes ; elle est contraire à la nature, répliquent les autres. A tout le moins faudrait-il, — pour dérivatif, — la saine fatigue des sports violents ; moi qui les déteste : sauf le cheval, trop coûteux !
Que d’aspirations inconciliables créées par l’éducation autant que par la société : dédale d’impulsions, impasses de désirs ! Je veux une femme pure et ne trouve que des animaux sexués. Je rêve l’amour romanesque et de partout la plus plate, la plus terne médiocrité me répond. Oui, plus j’y pense, la marraine de Chérubin, la madame de Warrens de Jean-Jacques me sauveraient. Elles assoupliraient ma sauvagerie ombrageuse, me déferaient de ma timidité pleine d’orgueil, me façonneraient pour le monde que je redoute et dédaigne. Dans ma raideur, elles mettraient de la grâce ; elles souffleraient sur le château de cartes de mes idées préconçues : par elles, je communierais avec les autres femmes et les autres hommes. Tandis que je suis seul, et que je me construis des systèmes abstraits d’existence, un idéal catégorique que chaque jour décevra.
Le mariage : est-ce que tout ne m’oriente pas vers cette solution prématurée ? Car encore faudrait-il se marier avec les garanties qu’assurent le milieu adéquat, les suffisantes ressources, des âmes semblables, l’encadrement familial et social, tout ce qui abrite et soutient deux très jeunes êtres lancés dans ce redoutable inconnu de vivre à deux, avec les enfants qui naîtront.
Si encore je consentais à ce que ma mère me cherchât une fiancée. Mais non ; puisqu’a priori je redoute — Dieu sait pourquoi — une jeune fille niaise, frivole, prétentieuse. Un louable scrupule me fait écarter l’hypothèse — douteuse au reste — d’un parti avantageux. J’ai la fierté des pauvres et ne veux rien devoir à ma femme : je prétends travailler pour elle et la nourrir ; il y a du Rousseau en moi, oui, de son orgueil, de sa misanthropie ; et aussi son amour jaloux de la vérité et de la simplicité. Une femme de notre société sera, je m’en persuade, hypocrite, pour le moins convenue. Elle me traînera dans les salons, ce que j’abhorre. Sans fortune, elle me lassera de ses plaintes envieuses pour ses toilettes ; riche, elle m’humiliera de sa supériorité. Où avais-je pris cette certitude ? Je ne sais trop. Elle devait décider de mon sort.
Le mariage ? Tout m’y pousse : le dégoût des voluptés médiocres, l’écœurement de mon métier vide. Il me semble que je l’ennoblirai en le vouant au gagne-pain d’une famille. Lorsqu’on émarge cent et quelques francs apportés chaque mois par le garçon de bureau dans un petit sac de cuir vert, où l’on remet les gros sous — pourboire d’usage — ; lorsqu’on a écorné son mince patrimoine, et qu’on ne demande rien à celle qu’on épouse sinon d’être vaillante et douce, à la vérité, c’est folie !
Qu’apportais-je sinon des résolutions de fidélité et de dévouement, une crédulité entière à ce que la Loi et la Morale attribuent au caractère auguste du mariage ? Car du moins cette justice, je puis me la rendre : je crois à la gravité de ce lien que sanctifie à mes yeux l’union, trop tôt brisée par la mort, de mon père avec ma mère. Je sais qu’épouser c’est renoncer à toutes les convoitises, pour reporter à une seule l’hommage d’une tendresse et d’un dévouement qui ne se partagent pas. Et si je cherchais bien, dans ce parti-pris d’échapper à l’ambiance qui me pèse, je découvrirais un candide souci de remonter à mes origines paternelles, si modestes : je me réclame intérieurement de ma grand-mère Marie-Anne, dont les rudes mains me mirent au monde, de mon grand-père Antoine, jadis cultivateur et maréchal des logis de gendarmerie, puis colon à Milianah. Méconnaissant la loi de l’ascension des familles, je crains, ingénument, de me mésallier en épousant une jeune fille trop « bien pensante ».