Dicté par une telle partialité, mon choix, fatalement, sera fort imprudent. Et encore, est-ce bien sûr ? La passion ne m’aveugle pas. J’apporte seulement cet élan affectueux que la société bourgeoise juge préférable à l’amour. Ne puis-je, par miracle, tomber bien, rencontrer chez un être simple, faute de mieux, l’intelligence du cœur ? Il s’agit d’une telle loterie ! Heureux ou malheureux, on ne le sait qu’après, car se connaît-on auparavant ? Il faut en convenir, nos mœurs ne facilitent au jeune homme ni l’amour ni le mariage. Elles ne le préparent point à la vie.
La mère la plus tendre, surtout parce qu’elle était tendre, ne pouvait m’objecter qu’insuffisamment les risques trop certains que j’encourais ; il eût fallu l’autorité morale d’un père. Point de parents, point d’amis pour intervenir. Je devais donc, malgré les représentations maternelles, commettre cette erreur. Tout allait l’aggraver : les divergences de race, de milieu, de caractère, de mentalité, et cette impossibilité d’adaptation d’où naît la plus formelle incompatibilité d’humeur.
Certes, en partant pour Arles, dans le dessein d’épouser une jeune parente de mon ami Fernand Beissier, j’étais loin de deviner l’avenir : treize ans de vie commune finalement empoisonnée, suivie de vingt années de séparation.
Je soupçonnais moins encore que dans les torts imputables à une telle mésentente, j’aurais surtout à me reprocher des générosités perdues. Que ce soit l’excuse de mon erreur ; elle fut toute de bonne foi, et je l’ai payée comme un crime.
III
Ai-je, en 1883, assisté aux funérailles de Gambetta ? Ai-je senti la commotion de cette mort mystérieuse et considérable ? Je ne crois pas. J’ignorais l’histoire de France, la vivante, celle dont nous saignions encore. Elle s’arrêtait pour moi au gouffre de Sedan, à l’héroïsme de notre père, à l’écroulement de l’Empire, aux fureurs de la Commune et à leur répression sanglante.
J’ignorais tout de l’héroïque Défense nationale : les armées jaillies de terre à l’appel du tribun, leur organisation hâtive, leur vaillance refoulée. Je ne soupçonnais pas qu’un jour, avec mon frère, romanciers et historiens d’une « Époque », nous rendrions à Gambetta, dans Les Tronçons du Glaive, l’hommage dû à son grand cœur.
Si quelque chose, bien plutôt, m’émeut, c’est d’apprendre dans le Figaro le duel d’Alphonse Daudet avec Albert Delpit, et la nouvelle de la mort du Commandant Rivière, au Tonkin. L’œuvre de Daudet est alors dans son plus vif éclat ; il a donné Le Nabab, Numa Roumestan, il publie l’Évangéliste. Dans ce duel, sorte de jugement de Dieu, il me semble légitime que Delpit, qui a moins de talent, soit blessé : il l’est. Et le nom d’Henri Rivière, tué devant Hanoï par les Pavillons-Noirs, n’évoque-t-il pas pour moi le mythe de Pierrot que je prétends ressusciter ?
D’ailleurs ma vie nouvelle, si différente, m’absorbe entièrement.
Depuis mon mariage, j’habite, près de la Bastille, rue de la Cerisaie, un minuscule logis, dans une cité mi-bourgeoise, mi-ouvrière, où les escaliers se repèrent par des majuscules indicatrices, comme au Ministère.