Humble logement pour artisans, et où, malgré l’exiguïté de mes ressources, j’ai « fait des folies », dont s’entretiennent les voisins : le cabinet de travail est tendu de coton rouge, et la chambre à coucher d’un papier à fleurs. L’antichambre, sorte de placard, s’égaie de crépons japonais. La salle à manger est noire et, dans la cuisine, on ne peut entrer qu’un à la fois. Les meubles, achetés chez un grand fabricant de la rue Saint-Antoine, sont solides, sinon beaux. Quant au petit endroit, mitoyen, nos voisins, des Israélites prolifiques, l’arrosent comme un jardin. On a, paraît-il, circoncis leur dernier-né, et le vieux rabbin, dont la vue baisse, a trop bien fait les choses, au grand dam de l’enfant.
Des ribambelles de gens circulent dans les couloirs. Les escaliers résonnent sous la dégringolade des gros souliers ; des seaux de toilette traînent sur les paliers, où l’on perçoit des odeurs de friture et de choux. Des femmes se disputent, des gosses piaillent.
Ce n’est plus la vieille Julie qui veille au bien-être du home, mais une femme de ménage qui, pressée, bouscule la besogne et apporte, à travers ses bavardages, ses nombreux soucis de marmaille et la rumeur populaire du faubourg.
Le tramway, dont j’escalade l’impériale, me conduit, deux fois par jour, au Ministère et dévide, au contact de voisins de toute caste, le grouillant spectacle des rues : enseignes de boutiques, camions, fiacres, piétons, le marchand des quatre saisons attelé à sa charrette ; la petite femme qui traverse en se troussant, le militaire qui bombe le torse, les chiens qui musent, le Stropiat qui mendie. Je participe au terre-à-terre quotidien : je sors de la coque d’ouate qui m’a jusqu’alors enveloppé. L’épiderme plus sensible, je réagis à mille sensations neuves et confuses : je commence mon métier d’homme.
Amenés chez moi par l’un, par l’autre, des jeunes gens viennent, bientôt amis ; c’est l’âge où l’on a besoin d’épanchements, où l’on s’unit pour faire levier et soulever le monde. Les tempéraments disparates se fondent dans les ambitions communes : la même eau de Jouvence vous baigne ; le même courant vous porte vers les mirages d’amour, de fortune et de gloire. Écrivains à leurs débuts, ingénieurs en quête de brevets : l’ardente figure de Léon Vian, mort peu après des fièvres à Panama ; le masque jaune et sculpté du hardi aéronaute Capazza ; les yeux intenses du pur poète Louis le Cardonnel. Beaux moments : on croit à l’art, à la beauté ; les vers qu’on récite ont un timbre d’une sincérité inappréciable !…
Je recrute des prosélytes, je les entraîne dans mon orbe mimique. Car Pierrot me possède plus que jamais. Monomimes dans des salons, une matinée dans une mairie pour un bénéfice charitable, une représentation chez Mlle Delaporte, l’actrice retirée du théâtre, l’interprète de Froufrou ; une soirée devant des étudiants et des rapins au Café Procope, une autre dans la salle de la Société de Géographie ; faibles débouchés pour une si grande ambition !
N’ai-je pas l’audace, lors des fêtes de la Presse données en faveur des sinistrés d’Ischia, d’aller proposer à M. Arthur Meyer mon concours ? Et c’est ainsi que les spectateurs de la représentation donnée aux Tuileries assistèrent à l’effondrement de la pantomime jouée, dit le programme, par « des gens du monde » (Sic !). Quelle hérésie aussi de risquer trois actes et sept tableaux (rien que cela !), sept tableaux exigeant des transformations de scènes et de costumes, un orchestre, des comédiens experts, oui, de livrer cette bataille, sans aucune des ressources de la mise en scène et de la musique, dans un inexpressif salon Louis XVI ! Les sifflets qui ne tardèrent pas et les bravos chaleureux qui saluèrent l’entrée de Coquelin cadet au méphistophélique sourire, me poursuivirent longtemps comme le plus mérité des remords.
C’est ensuite, au Théâtre Beaumarchais, sous une direction de faillite (seule excuse du directeur) : un fiasco d’estime, devant des banquettes dégarnies, à travers des lazzis de titis haut perchés. La fâcheuse idée aussi d’avoir parlé — et de quel ton caverneux à la Taillade ! — la moitié de Pierrot assassin de sa femme, en mimant le reste !
Si ce devait être là tout mon avenir, merci bien ! Par bonheur, le démon noir qui jaillit de l’encrier ne me possède pas moins que son rival. Écrire… savoir écrire !… Et j’ébauche mon premier livre, en le plaçant sous l’invocation de celui à qui je dois tout ; ce sera Mon Père. Je l’écris, ce livre, avec les souvenirs de ma mère, les lettres, si simples et si belles, de notre père, les documents dus à la Biographie que le Général Philibert consacra à la mémoire de ce grand compagnon d’armes, son ami. J’écris avec une intime émotion les dernières pages de ce livre un peu jeunet, malhabile et sincère, que l’imprimeur Paul Schmidt édita en un joli volume, avec, pour vignette, un semeur lançant le grain, et la devise, devise que je prends pour mienne, et à laquelle je ne crois pas avoir jamais manqué : Labore, non astutiâ.
Mon premier article je le dois à Jules Claretie, dans le Temps. Villiers de L’Isle Adam, à qui j’avais adressé sans le connaître, à titre d’admirateur, Mon Père, me fit la surprise d’une belle page au Figaro. Son romantisme terminait par une audacieuse image : les lions rugissant dans l’ombre aux portes d’Alger ; autant dire les tigres de la jungle à l’octroi de Neuilly.