Mon Père, grâce à ces deux parrains inespérés, fut remarqué, puisque, à ma joie vive, le bon Paul Schmidt m’annonça qu’il allait tirer une seconde édition.

Tandis que je rends à mon père cet hommage filial, en y associant dans ma pensée les dix-sept ans de mon frère, voici que, sur l’initiative de la commune de Fresne-en-Woëvre, dans la Meuse, stimulée par le Commandant Rogier, une souscription s’est ouverte pour l’érection d’une statue dans ce village, proche de Manheulles où naquit notre père.

Nous pouvions craindre que le nom du héros de Sedan demeurât oublié : l’Empire avait sombré si bas ; tant de faits nouveaux, tant d’hommes, tant d’idées étaient sortis de terre ! Mais si le monde officiel, si la société républicaine, obéissant à d’autres directions, semblaient indifférents à cette haute figure du passé, chez les Arabes et dans l’armée, on se souvenait. L’élan de la souscription en témoigna : le patriotisme des uns, la reconnaissance des autres assurèrent, des plus petites sommes aux plus généreuses, le général de Galliffet en tête, la réalisation du monument : un groupe du sculpteur Lefeuvre sur piédestal de l’architecte Lucien Leblanc.

En juin 1884, ma mère, mon frère et moi assistions à cette apothéose. Nous avions pris, de Paris à Étain, les secondes — cette dépense en était une pour nous — et l’on nous attendait, nous le vîmes, à la descente des premières.

Nous recevons, un peu perdus et dépaysés, l’affectueuse hospitalité du maire, M. Cahart ; depuis tant d’années nous vivons éloignés du monde officiel. Qu’était-il resté à notre mère de tous ceux qui entouraient son bonheur et qui respectaient, avec une délicatesse excessive, la solitude de son deuil ?

Dans cet entourage d’honneur, préfet, général, chefs arabes, sénateurs, députés, nous cherchons, pour nous gratifier d’un regard ami, les figures familières de l’ancien officier d’ordonnance Révérony, de l’ancien aide de camp Handerson. Eux seuls et un vieux chef arabe que notre père appréciait, et que les jeunes caïds de grande tente et de sang noble tiennent à l’écart pour sa roture, eux seuls nous unissent au passé que commémorent discours et fanfares, devant le groupe de bronze où notre père blessé, soutenu par un chasseur d’Afrique, se redresse, l’épée au poing, lançant la charge.

J’entends la voix sonore du général Février, les paroles émues de Révérony, la harangue éclatante de Paul Déroulède. Le 6e Chasseurs, amené spontanément par son colonel, défila par quatre, et, à hauteur de la statue, toutes les têtes se tournent vers elle, pour le salut du regard.

Impressions confuses d’une grande journée, à laquelle j’assiste à la fois heureux, timide et ému, depuis la messe solennelle jusqu’au banquet suivi de toasts et d’un feu d’artifice. Je revois la figure spirituelle du colonel Lichtenstein, représentant le Président de la République, l’affabilité sereine du sénateur Henry Didier.

De retour à Paris, j’ajoute un chapitre à la réédition de Mon Père, pour fixer ce souvenir et je ne pense plus qu’à ce que j’écrirai ensuite. Sans doute, ce petit livre est peu de chose ; mais j’ai découvert, à travers ce début imparfait, l’ivresse de traduire ma pensée au long du magique fil d’encre qui se dévide et qui tient au cerveau et à la rétine, fait voir, fait toucher, fait vivre les paysages et les êtres. En écrivant Mon Père, j’ai réalisé, fût-ce peu et mal, mon effort ; c’est comme une initiation : je me crois, je me sens, je me dis un écrivain. Et ce métier où j’entre et qui désormais sera le mien, m’apparaît déjà, m’apparaît, encore après trente-cinq ans, le plus noble, le plus beau, le plus fier qui soit.

Que de fois j’ai contemplé avec émotion le petit bout de bois emmanché d’une lancette fendue, le porte-plume qui me sert et, aussi, selon le vers de Mallarmé,