… « le vierge papier que sa blancheur défend ».
Quoi, cela et quelques gouttes noires suffisent : Balzac dresse sa Comédie humaine, Victor Hugo sa forêt sonore et chantante, Pascal griffonne ses Pensées, La Rochefoucauld burine ses Maximes !
Et moi, ah ! moi, que je me sens peu de chose !… Qu’importe ? A défaut de talent, j’ai la foi ! J’appartiens, désormais, à l’univers des fictions observées et vues, à ce singulier dédoublement de l’artiste qui crée avec du réel et de l’imaginaire, opère, par une alchimie d’indosables éléments, l’illusion plus ou moins parfaite dans l’âme du lecteur. Je serai, à certaines heures, le voyant éveillé d’un songe, et même lorsque je vivrai mes plus médiocres actes quotidiens, un travail inconscient ou mi-conscient persistera en moi. Ma vraie vie est là, autrement plus que dans mon ingrat apprentissage de l’union à deux ou mes mornes heures du bureau, leur tran-tran monotone que réveillaient à peine l’attentat manqué, au Ministère, d’un jeune homme contre Jules Ferry, ou bien la mort de ce comte de Chambord qui faillit être roi de France.
Ai-je des opinions politiques ? Elles sont bien vagues. J’incline vers la République, symbole de liberté, mais sans connaître les événements et les idées qui lui ont donné sa consécration.
Les pièces de Dumas fils ont plus d’attrait pour moi que les questions sociales qu’il agite. Sa Recherche de la paternité ne me fait pas pressentir qu’un jour je lutterai à mon tour contre l’injustice et la rigueur des lois. Je les ai lues cependant, ces brochures courageuses, ces préfaces de combat ; mais la société avec sa formidable structure ne se dévoile encore à moi que sous l’aspect romanesque des drames d’amour. Quand la loi qui rétablit le divorce, en 1884, passera, forte de l’appui de Dumas fils, rien ne me présagera qu’avec mon frère, seize ans plus tard, j’ouvrirai une énergique campagne pour l’élargissement de ce divorce trop étroit, par l’adoption du consentement mutuel et même, en certains cas, de la volonté d’un seul.
Une action sur le public, la gloire littéraire ! Grand mirage ! L’atteindrai-je jamais, moi qui, intransigeant, rêve d’écrire de purs livres pour l’élite et qui me répète chaque jour le Odi profanum vulgus et arceo.
Inconnu et pauvre, comment oserai-je m’entrevoir, un jour, autre chose que le piètre employé qui remplit le blanc de ses imprimés et, distrait, inscrit des sommes inexactes et des noms estropiés ?
Tout a une fin : la révolte de mon chef et de mon sous-chef me le témoigne. On me trouve bien gentil, mais pas assez sérieux : on me supplie de chercher un autre bureau où mon manque de zèle et où mes bévues auront des conséquences moins fâcheuses. Que diable, on ne jongle pas ainsi avec les chiffres !
La bienveillance d’Henry Roujon me fait passer, sans trop de cahots, ailleurs. On m’inflige d’énormes registres verts ; commis d’ordre : autre supplice ! J’y dois repérer tous les arrêtés du Ministre dont mes camarades font une ou plusieurs ampliations ; ce bureau, au vrai, étant une agence de copies. Ma table de travail touche à une fenêtre, et derrière cette fenêtre, il y a un mur, un mur de moellons bruts, où pendant des mois je croirai voir le symbole de mon existence sans air, sans avenir : mon horizon barré.
Collègues nouveaux, et plus bizarres encore que les précédents. L’un, petit homme glabre et sanguin, sitôt arrivé, chausse des espadrilles ; c’est un ancien journaliste alsacien. Il fume d’âcres pipes qui m’entêtent et, d’un élan loyal, sa plume court avec de nerveux cra-cra ! Il s’interrompt toutes les heures ; — pause de dix minutes : il s’adresse à son voisin, et lui expose ses idées sur la politique étrangère : c’était sa « rubrique » ; seulement, il en est resté à celle d’avant la guerre : la grande secousse a faussé son horloge mentale. L’Allemagne, l’Angleterre, la Russie, les Balkans, le Sultan lui sont familiers ; il en parle comme de sa famille, en arpentant la pièce d’un pas d’escrime, et, de temps à autre, une règle plate en main, il se fend, vengeur, contre la perfide Albion :