« Les Anglais ! Nos ennemis les Anglais ! Ces menteurs, ces égoïstes d’Anglais ! » Son éloquence le grise d’une sainte colère ; sa voix s’enfle, il s’empourpre, un délire maniaque l’emporte, et il tire des bottes contre la cloison :

«  — Celle-là pour Pitt ! Celle-là pour Fox ! Mort, mort et mort aux bourreaux de Napoléon ! »

L’autre collègue s’émeut, par contagion. Il possède un crâne vaste et malpropre, des yeux d’eau, une barbe blanche en pointe. Ses habits noirs râpés disent, avec l’excusable pauvreté, l’incurie d’un célibat funéraire. Il parle par saccades, d’une voix nerveuse qui saute vite, à l’aigu. Souffre-douleur au collège, pâtiras dans une étude, amusement, jadis, du Ministère, on lui a fait les farces les plus cruelles. Il garde de ces persécutions une hantise et, trépidant, profère des lamentations et des exécrations en cachant sa tête sous le couvercle de son pupitre. Il lacère son col, déchire ses manchettes ; son pantalon s’écarte de son gilet, et montre un bourrelet de chemise grisâtre :

« Il a été, hurle-t-il, emphatiquement, oui, pendant vingt ans, la « chasse » et la risée du Ministère !… »

Parfois l’autre, gagné à ce delirium tremens, aboie follement :

«  — Regardez l’Angleterre ! Je vous somme de regarder l’Angleterre ! »

Et l’autre réplique, à bout d’enrouement :

« Humilié, écrasé, vilipendé, je n’ai connu que les sarcasmes, l’ironie, les brimades : enfant, homme, vieillard, toujours, partout ! »

C’est le roi Lear des paperasses. Quand les deux originaux font trop de tapage, le garçon de bureau, très correct, vient les prier, de la part du sous-chef, de ne pas crier si fort.

Bien des fois, excédé, je prends mon chapeau et file : car ce spectacle n’est pas seulement grotesque, il est tragique. Et que dire, que faire pour apaiser ces cerveaux fêlés ?…