Fernand Beissier m’ouvre une revue, oui, une revue à couverture jaune, qu’un fonctionnaire du Ministère édite pour des familles et des abonnés de province. J’y glisse de temps à autre quelques articulets, sous le pseudonyme bizarre de Paul Violas, jusqu’au jour où je compromets la stabilité de l’Administration et mets en émoi les lecteurs en annonçant que Louis Capazza a résolu le problème de la direction des ballons. Désormais on ne m’insérera plus qu’avec méfiance. J’ai cependant le bonheur d’écrire quelques lignes sur le Crépuscule des Dieux d’Élémir Bourges, que m’a signalé Sainte-Croix ; et voilà le point de départ de ma plus fidèle amitié : trente-deux ans déjà !…

Car Élémir Bourges prend la peine de venir me remercier, et son remerciement où il s’ingénie à me faire plaisir, est royal : il procure à Tous Quatre un éditeur, le sien, Albert Savine, sous le prête-nom de Giraud. J’ai la rare, l’immense chance de me voir publié, et même payé : deux cent cinquante francs ! Comme cet argent prit pour moi une autre couleur, une autre beauté que celui de mes appointements mensuels : car je l’avais vraiment gagné, avec un labeur noble ; je pouvais en être fier et je l’étais !

Ma gratitude envers Élémir Bourges se doublait de mon admiration pour lui. Le Crépuscule des Dieux, cette tragique histoire d’amour, de gloire et de sang, contée dans un style admirable de force et d’éclat, m’avait émerveillé. La personne de Bourges, son élégance morale, son érudition raffinée, le charme et la sûreté de son commerce furent pour moi le plus grand des bienfaits. J’avais soif de vénération, et rien ne devait ni ne pouvait décevoir le culte tendre que je vouai dès lors à cette âme héroïque.

Je me rappelle les conseils qu’il me donna, après avoir lu ce gros manuscrit dont le réalisme cru devait l’offusquer : et si je n’ai su les suivre tous, du moins leur influence m’a-t-elle été salutaire. Presque à part dans mes livres, avec ses audaces, Tous Quatre m’apparaît significatif par sa conception précoce et désenchantée de la vie. C’est l’histoire de deux ménages liés d’amitié : Matarel, gros bourgeois frotté de littérature, réussit ; Tercinet, artiste morbide, rate son œuvre et sa vie ; et tandis que le couple Matarel savoure les basses jouissances de l’argent, les Tercinet, minés d’usure nerveuse, vont pauvrement s’éteindre dans le Midi.

Ce livre atteste le triomphe des égoïstes et des médiocres, qui sont la foule, contre les purs artistes, qui sont la minorité. Il montre aussi le châtiment du rêve chez un être d’élite : la maladie de la volonté et l’impuissance d’agir. Matarel, lui, a agi, vulgairement, mais l’action porte en elle sa récompense, et ce gros homme de plaisir a le succès qu’il mérite.

Mon orgueil d’avoir écrit un vrai livre s’amplifiait de l’orgueil de caste que m’inspirait cette année féconde. Aux Névroses de Rollinat publiées l’an d’avant, succédaient les Blasphèmes de Richepin. Ferdinand Fabre, dans Lucifer, donnait une réplique à son bel Abbé Tigrane. Léon Cladel, dont les Va-nu-pieds lus au Champ du Pin avaient fortement frappé mon imagination, Léon Cladel publiait ; Kerkadec, garde-barrière. Enfin, trilogie à mes yeux splendide, la Sapho de Daudet, la Chérie d’Edmond de Goncourt, le Germinal de Zola éclataient au-dessus des discussions passionnées.

Le choléra pouvait sévir à Paris, je planais au-dessus de si misérables préoccupations, de beaucoup plus haut que sur la Tour de 300 mètres projetée alors par l’ingénieur Eiffel pour l’Exposition de 1889. Entendre Delaunay jouer Octave, au Théâtre-Français, dans les Caprices de Marianne et Mlle Marsy débuter dans le Mariage de Figaro, me plongeaient dans un inlassable ravissement.

Quelques écrivains trouvaient alors, au Ministère de l’instruction publique, un havre de grâce, et tous assurément furent meilleurs fonctionnaires que moi : Jules Case, qui publiait de sincères et pénétrants romans de vie moderne, Antony Blondel, l’auteur de Camus d’Arras et du Bonheur d’aimer ; Maupassant, Paul Ginisty avaient touché barre aux bureaux de la rue de Grenelle ; le pur poète Léon Dier, y gagnait dignement sa vie.

Un bonheur m’arriva. Mes cartons, mes paperasses et moi déménageâmes au rez-de-chaussée, dans un recoin qui me donnait l’illusion du chez moi et me soustrayait à mes collègues maniaques. Camille de Sainte-Croix voisinait table à table. Que de causeries ! Des visites lui venaient : Alfred Vallette qui allait publier le Mercure de France, Félix Fénéon, son regard fin et sa barbiche yankee. Camille de Sainte-Croix avait écrit deux savoureux récits romanesques : La Mauvaise aventure et plus tard Contempler. Il rêvait aussi de lancer un journal, il y parvint : ce ne devait pas être le dernier. Ce journal s’appela le Croquis, il était à plusieurs pages et illustré. Sainte-Croix, batailleur, y publia une série à l’emporte-pièce intitulée Nos Farceurs, très dure aux contemporains et à leurs succès.

En ce temps-là, les glaces des devantures me renvoient la silhouette funambulesque du romantique que je reste. Si j’ai coupé mes longs cheveux, trop voyants, je plagie la mise d’Élémir Bourges ; et des gilets de velours bouton d’or, gris-argent ou violet-évêque, agrafés dans le dos, me cuirassent somptueusement. Les boutons qui leur manquent ponctuent, comme des grains de réglisse, mon veston à col droit, à la fois liturgique et séculier. L’effet discuté que je produis m’inspire, tout ensemble, de la confusion et de la vanité : se singulariser est, pour les jeunes gens, une telle ivresse !