J’avais quitté la rue de la Cerisaie, trop éloignée, pour un appartement au second, rue Bonaparte. Après le mur compact du Ministère, c’était, autre horizon barré, une triste cour et des façades de suie. Du moins il y aurait assez de place pour l’enfant attendu, ma fille Ève, que sa sœur Lucie suivit de près. Dates claires, heures douces ! Je crois revivre l’attendrissement que m’inspirait leur faiblesse, et ce besoin tendre de protéger, à peine existants et déjà menacés, ces petits souffles humains.
Ai-je assez joui, aussitôt, du premier éveil de la vie en leurs prunelles vagues, et assez su voir, jour à jour, l’obscur développement de l’être gonflé de lait à travers ses cris et ses langes ? Peut-être étais-je bien jeune pour cela. Peut-être faut-il que l’ignorance de l’homme y soit initiée par l’amour de l’épouse ? Peut-être faut-il qu’on soit deux à se pencher, en souriant, sur un berceau ? Il se peut que l’ineffable beauté du mystère enfantin ne me soit apparue que beaucoup plus tard, en voyant mes fils, beaux enfants de l’amour, tendres fruits de ma dernière jeunesse, suspendus au sein d’une autre mère. Il se peut que le grand bonheur apporté par mes filles m’ait alors semblé tout naturel, et que je n’en aie pas assez remercié un Dieu inconnu.
Du moins ai-je eu l’immédiate intuition des devoirs qui m’attacheront à elles par une création incessante de leur esprit et de leur conscience. Leur gentillesse, leur grâce de délicates poupées vont ravir en moi l’orgueil de la paternité et le souci de les voir grandir heureuses. Si semblables, et si différentes, quelle place tinrent bientôt dans mon existence ces créatures de ma chair ! Quel intérêt portai-je bientôt à leurs jeux, à leurs peines, à leur santé ! De plus en plus ai-je compris, intensément, ce qu’elles représentaient pour moi, à mesure que, leur cœur et leur intelligence se formant, associées de plus en plus à mon destin tourmenté, consolatrices de mes chagrins, raison d’être de mon travail, mes « grandes » fussent devenues mes inséparables amies d’âme.
Quant au fils que j’ai tant souhaité, et attendu si longtemps en vain d’une seconde union, l’ironie du sort ne l’accordera qu’à ma troisième étape, vingt-six ans plus tard. J’aurai des cheveux gris quand compagne printanière de mon automne, ma bien-aimée et courageuse Yvonne me donnera, le 19 août 1913, notre petit, Yves-Paul. J’aurai des cheveux blancs quand naîtra, le 6 mai 1916, notre petit Antoine dont le nom, à travers son grand-père le général, rappelle son simple et probe bisaïeul Antoine Margueritte, le soldat-laboureur, chef de notre lignée.
TROISIÈME PARTIE
MES MAÎTRES
I
Entré dans le monde des Lettres au hasard des rencontres, j’y trouve des sympathies précieuses, entre autres celle d’Édouard Rod qui, par sa compréhension, son talent sobre et sa loyauté, m’inspira par la suite une amitié profonde.
Il dirige alors avec Adrien Remâcle la Revue Contemporaine et me publie une nouvelle, « L’Abdication », d’un romantisme déconcertant après Tous Quatre et d’un sadisme puéril auquel je ne puis penser sans rire. Une femme belle et fatale, princesse ou duchesse, allume dans la rue les suiveurs et, à l’instant décisif, les déçoit en se livrant à eux gainée, sous sa robe, d’un hermétique maillot noir. Casanova raconte une aventure analogue, mais avec plus de vraisemblance. Ce conte me valut l’indignation vertueuse d’un rédacteur du Figaro qui s’écria : « Ces messieurs n’ont donc ni mère ni sœur, pour noter sur leur front le degré d’infamie de ce qu’ils écrivent ! »
Après tout, ce maillot noir était-il, malgré sa niaiserie, si invraisemblable ? Ne devançait-il pas de vingt-cinq ans la mode anglo-américaine qui fit porter aux femmes élégantes, comme aux plus correctes bourgeoises, culotte et maillot noir, crème ou rose ?
J’eus, à la Revue Contemporaine, une inoubliable vision de Paul Verlaine, avec son crâne bossué, sa face de satyre et ce regard où une candeur d’enfant se mêlait à une trouble lueur animale. Trapu, sourcilleux, drapé d’un mac-farlane usé, il tenait d’une main un large feutre et de l’autre un gourdin, vraie arme de vagabond des routes. Était-ce bien là le doux poète, l’angélique pêcheur, l’ex-ami de Rimbaud, le paria, l’homme qui, après Baudelaire, avait trouvé les vers les plus déchirants, les aveux d’âme les plus meurtris ?