Plus que Goncourt, malgré l’intérêt qu’il voulut bien me témoigner, il m’inquiéta, m’effraya même. Les railleurs m’ont toujours mis mal à l’aise. Et n’avait-il pas une réputation de malice terrible ? Quand il ajustait son monocle, ce regard sous la vitre semblait vous percer à fond. Je répondais avec une froideur maladroite, dont je me faisais reproche à moi-même et grief à nous deux. Il me fallut du temps pour briser cet influx nerveux. Daudet détestait les silencieux, et je sentais que mon silence devait me nuire dans son esprit.

Mais par la suite !… Je n’oublierai jamais cette pénétration, cette indulgence affectueuse ; sinon rassuré, en tout cas moins sur le qui-vive, je pus aimer sans réserves cet esprit si riche de vie, d’images, d’idées et d’observation. Entendre parler Daudet était un délice. Inimitable conteur, il faisait vivre, comme un magicien de sa baguette, tout ce qu’il touchait. L’expérience des hommes qui aurait pu l’écœurer, la féroce douleur physique qui aurait pu l’aigrir, avaient au contraire développé en lui la bonté, la bonté qui s’allie à la clairvoyance et qui sourit de tout ; cette bonté qui faisait de lui le donateur discret de plus d’un ingrat, et laissait approcher de son fauteuil de misère tous les quémandeurs. Car Daudet savait dire ce qui console, et ce n’est pas en vain qu’il se plaisait à répéter : « J’aurais pu me faire marchand de bonheur. » Que vendait-il donc ? Les illusions, l’espoir, tout ce qui n’a pas de prix, et qu’il répandait en paroles d’or.

Comprenant que mes goûts, ma sensibilité, ne me donnaient, pour sortir de l’ornière, d’autre chance de salut que l’art du romancier — car, poète, je n’avais écrit que de mauvais vers, et le théâtre que je préférais, outre la difficulté d’y parvenir, ne répondait pas à ma forme d’esprit — je me mis courageusement au travail et composai Jours d’Épreuve.

Nous passions alors les vacances à Chartrettes, en Seine-et-Marne. Poupart-Dawyl, l’auteur de La Maîtresse Légitime et de 13, rue Magloire, qui habitait Bois-le-Roi au bord de la Seine, nous avait indiqué sur le coteau cette maisonnette vieillotte, à l’odeur de pomme sure, et entourée d’un jardin de curé. La campagne m’a toujours été bienfaisante. C’est une amie au silence enveloppant, au grave sourire. Elle ordonnait ma pensée et soutenait mon courage.

Après Tous Quatre, Jours d’Épreuve annonçait un changement complet de manière, l’abandon des procédés naturalistes ; c’était une œuvre d’intimité, avec des dessous, des essais de psychologie ; le tout en grisaille, mais, je crois, pénétrant comme certaines petites pluies tenaces irisées çà et là de soleil et baignant des paysages intenses dans leur recueillement.

Tous Quatre avait été, pour la facture, un roman d’école empreint d’influences disparates, où Zola dominait. La Confession posthume et Maison ouverte marquaient le flottement. Jours d’Épreuve, œuvre de transition, me portait vers l’analyse intime, l’étude des situations moyennes, des milieux bourgeois et de la vie courante. Ce livre reflétait, avec la déformation inséparable de toute création littéraire, des circonstances qui tenaient de bien près aux déboires et aux difficultés de mon apprentissage de la vie.

C’est l’histoire d’un jeune ménage qui souffre des divergences de caractères, des privations de la médiocrité, du heurt des évènements, et qui, les enfants venus, un peu de bien-être entré dans l’humble foyer, arrive, non sans reculs, reprises et tâtonnements, à se comprendre, tout au moins à s’accepter, pour fonder l’unité de la famille, consentir aux devoirs étroits de la vie. Œuvre à tendances morales, livre de bonne foi, malgré sa conclusion trop optimiste, cet optimisme que la vie dément presque toujours et qui subsiste, au-dessus des ruines, comme l’affirmation d’un idéal trahi, d’un grand effort impuissant.

II

Quand je repense à mon existence d’alors, elle se déroule bien terne et désenchantée. Ainsi, c’était à ce vague et morne au jour le jour qu’aboutissaient les rêves exaltés de mon enfance et les immenses désirs de mon adolescence ? Les triomphantes amours, les conquêtes de la fortune et de l’ambition, c’était cela ? Rien que cela !

Et cependant, quelle résignation à la Loi de servitude qui régit tous les êtres ! Ces déceptions mêmes, je les acceptais avec patience ; encore y eût-il fallu pour éclaircie un peu de bonheur, si peu que ce fût. Je me trouvais si seul avec moi-même, devant mes enfants si petits dont la fraîcheur douce et l’ingénue tendresse étaient ma seule consolation… Et j’avais toute une carrière à remplir, et le succès douteux au bout : car que de vaincus et de blessés restent au revers du chemin !