Pour arriver au but, il me faudrait endurer une interminable succession de jours larvaires au bureau, d’heures difficiles au logis, toute la misère plate et aride des êtres et des choses !

Combien pesaient alors sur moi les soucis de la pauvreté, la charge d’une famille, l’inquiétude du lendemain qu’allégeait autant qu’elle le pouvait la sollicitude de ma mère ! Si encore j’avais su me créer, à côté, une carrière d’avenir ; mais laquelle, puisque je n’étais bon à rien qu’à mettre du noir sur du blanc ! Dans mon ignorance de la réalité, les professions ne me représentaient que leurs difficultés, et aucune ne m’eût séduit. Ce pis-aller, la copie machinale du bureau, était encore ce qui me convenait le mieux.

Et c’est là qu’Edmond de Goncourt me donna une grande preuve d’amitié. Il me questionna sur mon existence et quand il en sut les conditions précaires, il déclara à Alphonse Daudet qu’il fallait « faire quelque chose » pour moi. Cela se traduisit par l’assurance donnée par Daudet à l’éditeur Georges Decaux que j’aurais un jour du talent.

Georges Decaux était un novateur, un des esprits les plus actifs de la Librairie.

Il allait lancer La Lecture, le premier de ces magazines à grand tirage et à bon marché, qui depuis inondèrent les étalages. Il me demanda un roman, un autre que Jours d’Épreuve, plus mouvementé, plus romanesque surtout : ce devait être Pascal Géfosse qu’il me paiera cinq cents francs dans La Lecture, tandis que trois mille exemplaires en librairie m’en rapporteront quinze cents autres. Ces prix, joints à une réédition de Mon Père, me semblèrent une fortune.

En ce temps-là, en dehors des gros tirages de Zola et de Daudet, la littérature ne rapportait que faiblement. Edmond de Goncourt et Alphonse Daudet en me procurant, par le bon vouloir de Georges Decaux, la possibilité de travailler sans trop de tourment, me gratifièrent d’un bienfait dont je leur resterai toujours reconnaissant.

Je n’avais pas seulement à lutter pour la vie, mais à défendre ma santé atteinte, depuis quelques années, par la névrose cruelle de l’asthme, l’asthme aux accès imprévus, sous l’empire du froid, du chaud, de la fatigue ou d’une secousse morale ; l’asthme étrangleur, dont l’invisible étreinte vous fait râler, comme sous une meule.

Mes seuls plaisirs étaient mes visites du dimanche au Grenier d’Auteuil — encore les espaçais-je par timidité et discrétion — ou de loin en loin une invitation chez Daudet. Je ne puis me rappeler tous ceux que je rencontrai alors chez Edmond de Goncourt : ceux que je revois le mieux sont Octave Mirbeau, Léon Hennique, Paul Hervieu, Gustave Geffroy, Lucien Descaves, J.-H. Rosny aîné, J.-H. Rosny jeune. Ces derniers tenaient dans le cercle d’intimité du Maître une place à part. Puissants remueurs d’idées et grands lanceurs d’images, romanciers insignes, ils étaient particulièrement doués pour la dialectique, riches d’observations et d’expérience ; tout ce qu’ils disaient avait une saveur robuste comme leur personne.

Je revois aussi le fin visage d’Abel Hermant, le sourire ironique d’Huysmans, le masque élégant de Rodenbach, la pâleur de Paul Bonnetain, et Jean Ajalbert, Léon Daudet, Frantz Jourdain, Gustave Toudouze, Jules Vidal, Jules Case, le peintre Raffaelli, le docteur Maurice de Fleury, Jean Lorrain, d’autres encore.

Je n’y rencontrai Zola qu’une fois ; préoccupé et contraint, il tracassait, d’un tic familier, les tirants de ses bottines en racontant une histoire de scatologie rurale. Cette impression un peu déplaisante contribua à me rendre très injuste à son égard, à un moment où, m’étant repris de son influence, les crudités de ses romans m’offusquaient.