Madame Alphonse Daudet venait reprendre son mari à la fin de l’après-midi. Si souffrant qu’il fût en arrivant, sa verve incisive, ses évocations magiques avaient bien vite donné à ces réunions une atmosphère de vie intense, qui, en son absence ou celle des Rosny, manquait un peu parfois.

En dehors du Grenier, je m’étais, par Élémir Bourges, lié avec deux de ses amis, lettrés exquis : Amédée Pigeon, l’auteur de Deux Amours et d’Une femme jalouse, et Henri Signoret, dont le petit théâtre de marionnettes, plus tard, donna des pièces de Maurice Bouchor et fit revivre les chefs-d’œuvre de Cervantès, d’Aristophane et de Shakespeare. J’appréciai beaucoup aussi Léon Doucet, le peintre, dont le vigoureux talent se prêtait aux portraits mondains ; et le délicieux Paul Guigou, poète de race, alors précepteur des enfants de Gyp ; un mal inexorable devait le faucher quelques années après. J’eus d’autres amis, qui crurent devoir m’abandonner un jour. L’idée très haute que je me faisais de l’amitié et de ses devoirs m’a infligé là une souffrance que j’estime imméritée. Je ne nommerai pas ces survivants ; c’est assez de les avoir regrettés. Un livre de souvenirs, s’il tire son mérite d’une absolue sincérité, est tenu à certaines réserves. Il y aura, dans ce que j’écris, des silences et des ombres, la pudeur des plaies trop intimes.

Ai-je dit que ma mère ne conservait plus que deux ou trois amitiés du passé ? Un bon hasard nous fit retrouver M. D…, ancien secrétaire de mon père, en Algérie, lorsqu’il y était jeune sous-officier, et qui occupait à présent une place importante dans l’Administration parlementaire. La fidélité du souvenir qu’il gardait à notre père, son accueil et celui de sa famille nous touchèrent beaucoup.

Il me présenta à Anatole France. Celui-ci, alors bibliothécaire au Sénat et critique littéraire au Temps, me vanta l’utilité des travaux de librairie et besognes diverses qui exercent l’esprit en assouplissant le style. Je me suis rappelé ses paroles plus tard quand, par la chronique et le conte, je fus conduit à faire bref, en cherchant toujours la vision directe et l’expression précise.

Je contai à Edmond de Goncourt, qui le répéta dans son Journal, le mot de France :

«  — Oui, oui, Flaubert est parfait, et je n’ai pas manqué de le proclamer… mais au fond, sachez-le bien, il lui a manqué de faire des articles sur commande. Ça lui aurait donné une souplesse qui lui manque. »

Goncourt et Daudet, devant moi, donnèrent raison à Anatole France.

Avais-je renoncé à la pantomime ? Non, bien au contraire, car je voyais ce genre, dont j’avais été l’annonciateur, soudain sortir de sa léthargie. Mon idée, jadis prématurée, prenait corps et d’autres l’utilisaient. Arlequin, Colombine, Pierrot, Polichinelle allaient triompher dans les salons, les ateliers et au théâtre.

Jusqu’à présent, le soutien de la musique avait manqué à Pierrot assassin de sa femme. La musique est indispensable à la pantomime : outre qu’elle s’y marie excellemment, elle en nuance les émotions, elle en souligne l’expression, elle lui crée une atmosphère mystérieuse et plastique. D’une note, d’une phrase, elle sculpte, elle dessine : la musique est à la pantomime un vêtement collant et fluide, qui se reflète même sur le décor et atteint, par des prolongements invisibles, les plus ténus états d’âme du spectateur-auditeur.

J’eus la rare bonne fortune de trouver dans le compositeur Paul Vidal le plus compréhensif des collaborateurs, en même temps qu’un musicien du plus grand talent. La partition qu’il écrivit pour Pierrot assassin de sa femme est un bijou de précision rythmique et de sensitivité nerveuse : tout y est, le rêve, le bouffon, le saccadé, le tragique, le funèbre. Je revois nos répétitions, dans son cinquième de la rue des Martyrs. Il fallait secouer sa paresse ensommeillée, car il se couchait tard, et le faire lever. Enfin habillé, geste à geste et note à note, au piano, il cherchait, je mimais ; nous tâtonnions jusqu’à ce que la phrase musicale collât à la peau du rôle.