Le salon d’Alphonse Daudet eut la primeur de Pierrot assassin de sa femme sous cette forme définitive ; le peintre Montégut avait peint un décor. Cette soirée, en février 1887, eut un succès qu’Edmond de Goncourt, assistant à une répétition, prévit dans son Journal : « Vraiment curieuse, la mobilité du masque de l’acteur, et la succession des figures d’expressions douloureuses, qu’il fait passer sur sa pétrissable chair, et les admirables et pantelants dessins qu’il donne d’une bouche terrorisée. Et sur cette pierrotade macabre, le jeune musicien Vidal a fait une musiquette tout à fait appropriée au nervosisme de la chose. »

De chez Daudet, notre petit drame se promène chez le peintre Garnier, chez Paul Eudel, chez Roger Ballu. Une page de l’Illustration a fixé ces visages successifs du Pierrot narquois, fourbe, cruel, ivrogne et meurtrier que j’incarnais avec une joie d’art intense et obsédée, si convaincu que, pour agrandir mon front sous le serre-tête, je me faisais échancrer au rasoir les cheveux sur le front et les tempes ; ce qui rendait fort laide la repousse et intriguait à bon droit ceux qui ne savaient pas la cause de cette défiguration.

Un voyage en Algérie interrompit ces exploits. Mon frère s’était engagé aux Spahis, ma mère et moi allions le revoir dans le pays où le nom de notre père vivait encore, ce pays où tenait toute mon enfance et dont le mirage me poursuivait d’un regret depuis que, en 1871, je l’avais quitté pour la geôle du Prytanée de La Flèche.

Après la statue de Fresnes-en-Woëvre, élevée au Meusien, une statue à Kouba, où notre père avait vécu enfant et étudié à l’École, allait commémorer l’Africain colonisateur, le soldat du désert.

Les mêmes artistes coopérèrent à cette statue : MM. Albert Lefeuvre et Lucien Leblanc. Elle était plus simple, mais aussi expressive : notre père s’y dressait seul sur le socle. La chute du voile fut émouvante, je vis des officiers pleurer. Des chasseurs d’Afrique, du 1er régiment, celui que notre père avait commandé comme colonel, formaient un des côtés du carré sur leurs petits chevaux blancs et gris. J’entends le « Garde à vous » trompetté dans l’air clair, avant les discours de notre parent et ami, M. Tirman, Gouverneur de l’Algérie. Je ressens, immobile derrière notre mère, un étouffement dans la nombreuse assistance d’honneur tassée sur ce petit espace, et l’appui que m’offraient, contre la poussée, les robustes épaules de ces vieux amis du passé, dans leurs nobles vêtements arabes, parfumés d’ambre et de tabac blond, Si Slimen ben Siam et son beau-fils Mohammed ben Siam. Au banquet qui suivit, Jean Aicard récita des vers.

Il me sembla que, malgré cet incurable sentiment de timidité et de gaucherie qui me dépaysait, aussitôt sorti de ma vie intérieure, je participai mieux à cette cérémonie qu’à celle de Fresnes. En effet, ce pays, où mon Père avait laissé un nom légendaire, était celui de mon enfance ; les visages, les arbres et jusqu’à la couleur de la mer et du ciel, tout m’y était familier.

Ne retrouvions-nous pas aussi, du côté de mon père, des cousins dévoués à son souvenir, les Bratschi, du côté de ma mère, Victor Mallarmé et sa famille ? Il était un des premiers avocats d’Alger, et un lettré des plus fins. Que de souvenirs ressuscités pour moi, dans ce décor merveilleux ! Je ne pus revoir sans émotion le champ de manœuvres et sa terre rouge, la plage de Mustapha, la Pointe-Pescade où le flot bat les roches semblables à d’énormes éponges pétrifiées, le jardin d’Essai avec ses allées de bambous et de dattiers enlacés de roses, avec le cri aigre des paons, et le petit café maure toujours somnolent sous un vieil arbre. Je retrouvais à la poussière le même goût d’épices et d’aromates ; aujourd’hui comme alors, on voyait aux portes d’Alger des arabes accroupis devant des petits tas d’oranges et, dans les rues marchandes, l’odeur de l’absinthe se mêlait à celle des cuirs et des tapis.

Je visitai la Kasbah, ses ruelles à moucharabiés, ses culs-de-sac, ses recoins voûtés, ses escaliers en dédale, pour un article destiné au Supplément littéraire du Figaro.

Chose singulière, je ne pouvais dire, de cette Algérie tant aimée, comme le Perdican de Musset : « J’avais laissé ici des océans et des forêts, je retrouve un brin d’herbe et une goutte d’eau. » Rien n’avait changé de ma vision d’enfant : elle demeurait adéquate au réel.

Littérairement, cet admirable pays me fut une révélation ; deux de mes romans allaient y emprunter leur cadre : Pascal Géfosse auquel je pensais déjà ; ensuite Amants ; et encore un livre descriptif écrit plus tard : Alger l’hiver, qu’édita avec de curieuses photographies Gervais Courtellemont.