Et malgré la belle prédiction d’Antoine, rien ne fut changé dans ma vie.

Pourtant allait s’ouvrir un coin d’horizon. L’honneur en revint aux frères Larcher, le critique dramatique et l’acteur qui, avec Raoul de Najac, Fernand Beissier et moi, fondèrent le Cercle Funambulesque, dont Paul Hugounet, l’auteur de Mimes et Pierrots, se fit l’historiographe. On groupa des noms et des sympathies. Il s’agissait de rénover la pantomime, de jouer des parades du Théâtre de la Foire et des scènes de la Comédie Italienne, tout en lançant des pièces nouvelles.

Dans la salle du Pardès, entre un prologue de Jacques Normand et une pantomime où Saint-Germain se montra le plus nuancé des Pierrots, nous jouâmes, Invernizzi et moi, Colombine pardonnée. Ces manifestations curieuses ne devaient pas dépasser l’enceinte de salles d’aventure et l’éclat des rampes d’un soir. Elles firent pourtant valoir le souple talent de Félicia Mallet qui devait se révéler bientôt inoubliable, dans l’Enfant Prodigue. Par déférence, nous avions décidé Paul Legrand à figurer dans le prologue. Il me complimenta de sa rauque voix cocasse : « Shakespeare ! C’est du Shakespeare ! »

Et les jours à nouveau coulèrent…

Ces vacances-là furent marquées par une nouvelle étape. Ma mère n’habitait plus Sèvres, mais une petite maison du Bas-Samois, proche la Seine, à la lisière de la forêt de Fontainebleau. Je logeais avec les miens dans une auberge, au haut du village. Ce retour à la forêt qui avait été la complice de mes grands rêves d’adolescence, ce retour à la rivière où s’était mirée notre barque de comédiens-enfants, était pour moi quelque chose d’émouvant. Les forêts plus que la mer et la montagne, me fascinent ; je suis en communion immédiate avec leur sortilège puissant, leur mystère touffu, leur aphrodisie exhalée de la fermentation des sous-bois ou traduite par le raidissement des branches et l’entaille crevassée des troncs moussus.

Cette forêt, entre toutes, pour moi, était Fée. Que j’en suivisse les allées vertes ou les plaines de bruyères roses, que j’en foulasse les clairières ramifiées de fougères ou les tapis roux étoilés de girolles et de ces ceps vénéneux qui se décomposent comme le masque de Méduse dès qu’on les touche, elle m’envoûtait de son charme auguste et de son silence pesant, de ses eaux rares, de ses oiseaux muets et de la lente fuite, au loin, d’une biche sous la feuillée.

Un malheur nous attrista. Nous devions avoir à dîner chez ma mère Odilon Redon, le peintre et quelques amis ; en leur honneur, la vieille Julie confectionnerait un de ces « Couscous » dont elle avait le secret. Redon vint s’excuser sur ce que, son ami Émile Hennequin le visitant, il se devait à son hôte. Nous priâmes naturellement Émile Hennequin à dîner aussi : il accepta et eut, dans l’après-midi, l’imprudence de se baigner en Seine. Une congestion cérébrale le foudroya. Aucun soin ne put le ranimer. Émile Hennequin avait déjà marqué sa place par deux livres de valeur : La critique scientifique et les Écrivains francisés ; un bel avenir l’attendait. Tout cela fut anéanti en quelques secondes.

Mon frère était arrivé du matin en congé. Je le vois en spahi, escortant à pied, comme en corvée militaire, la charrette qui ramenait le pauvre corps au petit hospice du Haut-Samois. La jeunesse d’Hennequin, les affections qu’il laissait derrière lui, l’arrivée d’amis consternés, son visage de plâtre pris par le sculpteur Reymond, les regrets d’une catastrophe aussi lamentable nous saturèrent d’horreur.

Le lendemain, par une erreur macabre, c’est ma noyade en Seine qu’avait annoncée le Figaro, si bien que je dus rectifier en hâte et rassurer mes parents et mes amis. Superstitieux, j’aurais vu là un présage, car la « phobie » de l’eau que j’avais auparavant ne m’a jamais quitté depuis : j’y sens un élément traître et la mort embusquée ; une promenade sur un fleuve, un revers de berge, le plat bord d’un canal m’inspirent une angoisse dont je ne suis pas maître.

Ai-je vu cette année Réjane dans Germinie Lacerteux à l’Odéon ? Je ne crois pas. Pas davantage La Patrie en danger des Goncourt, jouée par Antoine. Je subissais une grande dépression. La lassitude de ma vie intime et de mon métier au Ministère atteignait son paroxysme. Ayant obtenu, par la bienveillance d’Henry Roujon, un congé d’un an pour soigner ma santé très menacée, j’allai passer l’hiver à Alger. Il me semblait que sur cette terre chaleureuse, fuyant les neiges, le gel, la boue noire et ma propre tristesse, je reprendrais force et courage, comme Antée.