Nous donnâmes Colombine pardonnée chez Daudet. Edmond de Goncourt en commente ainsi la répétition dans son Journal :

« … Invernizzi fait la Colombine rose, montée sur de hautes bottines noires. Dans son jeu mêlé de danse, une valse a l’effet de triompher de la résistance de Pierrot, une valse les bras derrière le dos, d’une volupté charmante.

« La répétition finie, on cause pantomime, et je conseille à Margueritte de jouer sans blanc, le plâtrage tuant, sous sa couverte, tous les jeux délicats et subtils d’une physionomie. Et avec Daudet, nous disons qu’il faudrait renouveler la pantomime, jeter à bas tous les gestes rondouillards, tous les gestes qui racontent, et ne garder que les gestes de sentiment, les gestes de passion, auxquels Margueritte mettrait les grandes lignes de sa pantomime, et nous parlions d’une pantomime sur la peur, dont ses traits savent si éloquemment rendre l’impression. »

Quelques jours auparavant, j’avais joué Pierrot assassin de sa femme chez Antoine, au Théâtre Montparnasse. Le spectacle comportait une pièce fort noire de Descaves et Bonnetain, et deux tableaux non moins lugubres de Guiches et Lavedan.

Antoine faisait dans ma pantomime le rôle épisodique du croque-mort :

« A dater de cette représentation, m’avait-il affirmé, votre destin va changer du tout au tout ! Vous ne soupçonnez pas à quel point il va changer ! »

Je me rappelle le mouvement de la salle quand, tous deux titubant d’ivresse et lui me soutenant, nous surgissions, la porte poussée d’un coup de poing, sous un rayon de lune blafard. Paul Vidal, comme d’habitude, accompagnait au piano. Antoine avait bien fait les choses : le portrait de Colombine s’animait grâce à un éclairage au magnésium, et l’incendie final jaillissait en longues flammes des portes et des fenêtres.

Paul Bonnetain avait convié ses camarades, ses interprètes et quelques artistes à souper, après la représentation, dans son atelier. Il y avait là Jules Chéret, alors dans la célébrité de son lumineux talent, cet art des affiches aguichantes et pétries d’un goût qui semblait un souvenir de Watteau et de Fragonard. Il me conseilla de renoncer au costume de neige et d’endosser l’habit noir à basques de clown anglais, comme l’avaient fait les incomparables Hanlon-Lee ; la pantomime y prendrait un modernisme plus aigu. Mais les lignes déhanchées de la silhouette, le brisement des attitudes qui en résultaient, ne cadraient pas avec ma conception du Pierrot statue sous la draperie, du Pierrot aux poses classiques qui, dans le flottement des plis, font survivre un peu de l’harmonie grecque : ce que vit tout de suite Jules Lemaître, écrivant, paradoxal, à propos de Colombine pardonnée, qu’il verrait fort bien une Orestie mimée par des Pierrots tragiques à mon image.

La nuit s’écoula en causeries et en verres de punch, jusqu’à l’apparition des journaux. Nous en fîmes tout haut la lecture et nos visages pâlis par l’insomnie s’allongèrent. Je doute que jamais représentation d’avant-garde au Théâtre Libre ait bénéficié de pareil éreintement. Les dénouements macabres des trois pièces égayaient la verve des critiques et des soireux ; on affirmait que le voisinage du cimetière avait inspiré ce spectacle de macchabées ; on criait au sadisme et à l’horreur.

Pittoresques souvenirs, dont m’est resté le gentil envoi, le lendemain, par Henri Lavedan, d’un portrait de Deburau en blanc sarrau, clignant de l’œil et tenant en main une bouteille. Somme toute, je ne pouvais me plaindre ; ceux même qu’effarait le sujet de Pierrot assassin de sa femme rendaient justice au mime, Francisque Sarcey en tête, que Paul Vidal et moi allâmes remercier. Son accueil fut, comme ses feuilletons du Temps, d’une bonhomie à la fois grosse et fine.