La meilleure critique d’Alphonse Daudet, sur mon livre, fut de constater que mon Pascal Géfosse, avec ses cheveux gris et sa prétendue expérience, avait un cœur trop jeune, un cœur d’homme de vingt-sept ans, comme moi ; aussi m’aborda-t-il le jour de l’apparition en me lançant dans une poignée de main : « Bonjour, Géfosse ! »

J’étais, avec ce livre, bien loin d’Émile Zola et de cet admirable Assommoir qui m’avait au premier jour soûlé comme un gros vin, mais soûlé à voir tourner le soleil et à tomber étourdi d’une ivresse que je cuverai pendant des années.

J’allais m’éloigner encore du chef du naturalisme, chef sans élèves, car Maupassant, Léon Hennique, Henry Céard, Joris-Karl Huysmans, attestaient des talents trop différents pour être considérés autrement que comme des disciples d’affection et non d’école. Émile Zola publiait alors La Terre, roman épique, d’une crudité flamande, où les incongruités sonores du paysan Jésus-Christ faisaient scandale. Sans avoir, comme on devait me le faire judicieusement remarquer, le droit d’être prude après mon livre du début, je ressentais un sincère éloignement pour cet art ; et c’est pourquoi je pris part au manifeste des Cinq que publia le Figaro et que signèrent Paul Bonnetain, J.-H. Rosny, Lucien Descaves, Gustave Guiches et moi.

J’en avais eu, ouï lecture, une impression hâtive ; plus réfléchi, peut-être eussé-je demandé à ce qu’on discutât certains termes de l’article, trop direct, trop violent, pas assez respectueux de l’immense effort d’un homme qui remplissait alors le monde de son nom et de ses livres, dont chacun était une bataille d’idées, et joignait au succès d’argent une victoire littéraire. Pressé par les circonstances, j’adhérai sans calculer la portée de mon acte. J’en eus conscience le lendemain, en lisant l’article — car ce qui est écrit a un autre caractère que ce qu’on entend — et en jugeant de l’effet produit. Il fut comparable à l’explosion d’une poudrière. Tous les journaux, et de tous les partis, tombèrent sur nous avec raison, nous reprochant une défection blâmable si nous étions les élèves de Zola, ridicule si, comme il l’affirma dans sa réponse, il nous ignorait. Chacun de nous se vit rappeler ses méfaits, Bonnetain Chariot s’amuse, Lucien Descaves son réalisme, moi le saphisme et les images à la Pétrone de Tous Quatre. D’autre part on se réjouissait de ce « lâchage » du naturalisme comme d’un signe de réaction propice et de dégoût tardif, mais justifié. « Quand le bateau sombre, écrivit avec une méchanceté drôle un journaliste, les rats déménagent ! »

Léon Cladel ne me cacha pas qu’il désapprouvait les allusions blessantes et le ton général du manifeste ; Daudet et Goncourt, qu’on suspectait à tort de complicité, et qui n’avaient rien su d’un secret bien gardé, jugèrent, le Journal de Goncourt en fait foi, notre article « mal fait, et s’attaquant trop outrageusement à la personne physique de l’auteur ».

Si, dans l’ardeur de ma foi littéraire et l’enivrement d’une lutte où nous étions justement éreintés, je ne perçus pas d’abord combien s’était engagée imprudemment ma responsabilité morale d’écrivain, je dois dire que j’ai, chaque jour davantage — car je ne parle ici que pour moi — regretté profondément une attaque qu’aujourd’hui je déclare à nouveau coupable et fâcheuse. Ma conscience en a porté longtemps le remords, je n’ai pu m’en décharger auprès d’Émile Zola que des années plus tard, lorsque, dans son beau livre La Débâcle, il dépeignit les charges héroïques de notre père. Je lui écrivis alors, avec mes remerciements, des excuses auxquelles il répondit avec une mâle simplicité qui l’honore grandement.

Au lendemain du manifeste des Cinq, je dînais chez Paul Bonnetain, que j’avais rencontré déjà, mais à qui je n’avais, je crois, jamais parlé. Et comme tout s’oublie, il ne fut bientôt plus question de notre méfait, quand les journaux de province, puis ceux de l’étranger eurent apporté les derniers échos de ce grand tapage. Émile Zola ne s’en porta pas plus mal, et l’eau coula sous les ponts.

Je n’avais pu, si cantonné que je fusse dans ma vie littéraire, ignorer les grands évènements de cette année : l’importance prise par le général Boulanger et la démission de Jules Grévy ainsi que l’affreux incendie de l’Opéra-Comique. Le Théâtre Libre d’Antoine, au début de sa triomphante carrière, avait donné, au Passage de l’Élysée des Beaux-Arts, Jacques Damour d’Hennique, Sœur Philomène, adaptée par A. Byl et J. Vidal, l’Évasion, de Villiers de l’Isle-Adam. Maupassant, dont le robuste talent, affirmé dans la « Boule de Suif » des Soirées de Médan, s’élargissait de plus en plus, publiait Mont-Oriol ; et les lettrés admirèrent, après Nell Horn, Le Bilatéral de J.-H. Rosny. L’année suivante vit s’amplifier la crise du Boulangisme, le duel Boulanger-Floquet, et les travaux de l’Exposition de 1889 traversés de grèves. Le Journal des Goncourt et l’Immortel de Daudet créaient des discussions passionnées. Je revois au Théâtre Libre, installé alors Boulevard Montparnasse, La Puissance des Ténèbres, le tragique de Mévisto, l’impressionnante silhouette d’Antoine dans le vieil Akim, vidangeur philosophe : « Ce Tolstoï, disait Daudet, est étonnant : il a mis le bon Dieu dans la m…! »

Mon goût passionné pour la pantomime m’inspirait un nouveau scénario : ce fut, en collaboration avec Fernand Beissier, Colombine pardonnée, que Paul Vidal enveloppa d’une musique délicieuse. Pierrot cocu et abandonné, le retour de l’infidèle, une scène de reproche, puis de séduction, un pardon arraché à la faiblesse des sens, enfin un sursaut de fureur jalouse ruant Pierrot sur un couteau fascinateur avec lequel il frappe Colombine, tel était le thème.

Où trouver une Colombine ? Vidal s’adressait à Peppa Invernizzi, danseuse à l’Opéra, dont le jeu impeccable fut plus décent que je n’aurais souhaité pour le rôle. Elle repoussa l’idée du tutu et de la jupe de gaze qui eussent fait de Colombine une légère libellule, et préféra se déguiser en soubrette de la comédie italienne. Nous répétions dans le petit hôtel qu’elle habitait ; une pomme de terre figurait le pain où est fiché le couteau. Dans la scène d’amour, Peppa Invernizzi avait découvert cet effet de laisser crouler ses cheveux qui étaient fort longs et ondés.