« Oh ! non ! non ! je vois bien qu’il n’a pas confiance en moi ! »

Il eut pourtant la galanterie de m’inviter une fois ou deux à déjeuner ; j’eus le plaisir d’y connaître Marcel Prévost, déjà remarqué pour son roman Le Scorpion, et j’entendis avec admiration Hérédia réciter les sonnets d’Antoine et de Cléopâtre. Delpit, à la fin, sauta au cou du poète et, les larmes aux yeux, s’écria :

« Nom de Dieu, que c’est beau, les beaux vers ! »

Je compris ce jour-là qu’il n’y avait pas de frontières littéraires et ne souhaitai plus qu’Albert Delpit, s’il se rebattait en duel, fût embroché.

Quant à la Revue des Deux-Mondes, qui devait me faire l’honneur d’une longue hospitalité, je n’y entrai que sensiblement plus tard, comme romancier cette fois ; et Mme Buloz voulut bien ne pas me tenir rigueur d’avoir, sous la contrainte du général de Galliffet, surpris sa religion. Danseur, plût à Dieu ! Que de places brillantes eussé-je obtenues, si Beaumarchais a dit vrai ! Danseur !… Je me suis souvent répété ce mot avec une plaisante amertume : mais quoi ! l’intention de Galliffet avait été excellente, et sa protection chevaleresque devait, en d’autres occasions, se montrer plus appropriée et plus efficace.

En août 1887, j’avais porté à Edmond de Goncourt le début de Pascal Géfosse que publiait La Lecture. Le roman marquait chez moi l’essai d’une troisième manière : après le réalisme de Tous Quatre, l’intimisme à la Georges Elliott de Jours d’Épreuve, Pascal Géfosse aspirait, sous l’influence certaine de Stendhal et aussi de Paul Bourget, à la psychologie.

Je m’y efforçais d’analyser le cœur et le cerveau d’un écrivain célèbre jeté dans une aventure sentimentale, qui se déroulait à travers l’Alger mauresque et les jardins enchantés de Mustapha-Supérieur. Pascal Géfosse laissait voir, avec le désenchantement d’un esprit blasé sur le succès, l’aridité donjuanesque d’un cœur desséché par l’égoïsme et l’examen minutieux de tous les mobiles humains qui nous poussent à agir.

Ce roman répondait aussi à un procédé de travail nouveau. Tous Quatre et Jours d’Épreuve avaient été écrits de jet, sans composition apparente et avec peu de ratures ; j’écrivis au contraire Pascal Géfosse ligne à ligne, influencé par les scrupules de Flaubert et de Léon Cladel, ces grands martyrs du style.

Daudet fit au sujet de ce roman des remarques justes que Goncourt nota : spécialement sur l’erreur des psychologues voulant décrire « non ce que faisaient les héros des romans, mais ce qu’ils pensaient », car « la pensée, quand elle n’est pas supérieure ou très originale, c’est embêtant, tandis qu’une action même médiocre se fait accepter et amuse par son mouvement ».

Il ajoutait avec finesse « que ces psychologues, bon gré mal gré, étaient plus faits pour les descriptions de l’existence que pour des phénomènes intérieurs ; que par leur éducation de l’heure présente, ils étaient capables de décrire très bien un geste, et assez mal un mouvement de l’âme ».