Bien des années après le drame, Chambige et Jules Maillet se rencontrèrent, un jour de réception, chez moi. Seconde pénible ! L’étrange est que ces deux êtres qui s’étaient affrontés, dans un assaut inégal où le Procureur réclamait la tête de l’inculpé, ces deux êtres qui avaient de si terribles raisons pour ne s’oublier jamais, ne se reconnurent pas.

Je fis à Alger la connaissance de Jules Tellier, dont les proses cadencées, les vers âpres et doux devaient prendre une si funèbre beauté, dans le livre posthume que la piété de ses amis publia. Le poète Raymond de la Tailhède l’accompagnait. Jules Tellier portait déjà, sous ses paupières creuses, le signe avertisseur. Ses conversations, ses idées se tournaient fréquemment vers la mort, qui lui inspira un de ses plus beaux poèmes, et à laquelle il comptait consacrer son prochain livre. Il parlait avec une éloquence prenante, et semblait hanté d’un songe intérieur.

J’ai pensé par la suite aux affinités qui le rapprochaient de Paul Guigou, tous deux écrivains de race, tous deux morts jeunes. Mais Guigou avait dans son clair regard un reflet de clair de lune, tandis que Jules Tellier paraissait né sous l’influence d’un astre noir.

De retour à Paris, j’appris avec peine sa mort. Il s’était éteint obscurément, dans un hôpital à Toulon. Je lui consacrai une page émue et, certes, insuffisante, dans le Parti National où je lui succédai, soutenu par la bienveillance de Sarcey, qui avait favorablement parlé de mes Pierrots et de mes romans.

De cette série de petits articles, payés vingt-cinq francs chaque, datent mes débuts dans le journalisme littéraire, ce que je puis appeler l’envers de ma vie d’écrivain : envers laborieux, puisque à côté de mes romans, plus de vingt volumes d’articles enfouis ici et là constituent mon œuvre souterraine.

Je goûtai le petit plaisir, très vif, de voir ma pensée jeter un feu éphémère ; car l’article de journal ne dure qu’un jour, et le papier humide d’encre grasse parcouru par des yeux impatients, n’est plus le lendemain qu’une loque pour la poubelle.

II

L’Exposition battait alors son plein : un tumulte énorme, des ruées de foule, les grincements des wagonnets Decauville, la Babel des langues, des visages, des restaurants, des denrées alimentaires, avec deux curiosités exotiques, le théâtre Annamite et les danses Javanaises.

Les Annamites ! Sur une estrade décorée de drapeaux et de parasols, au déchirant cri des flûtes, aux brusques coups de grosse caisse, des acteurs en vêtements diaprés, chaussés de feutre courbe, le masque blanc, ou rouge, ou zébré de bleu, miaulaient, feulaient, râlaient de haine ou d’amour, en roulant des yeux de chats sauvages. Toute différente, la danse des quatre petites idoles javanaises ! Casquées de bandeaux de cuivre, elles haussaient, avec une gravité religieuse, leurs bras menus, tordaient leurs poignets, déplaçaient la poitrine en un rythme sibyllin, qu’enveloppait une musique languide et cristalline, palpitante comme un cœur en peine.

Comment n’eussé-je pas ressenti la poésie de ces spectacles lointains et sans âge ? Les danses espagnoles saisissaient aussi l’imagination : elles bondissaient, au son des castagnettes, souples et légères comme l’expression du désir et du plaisir. Quelle vitalité amoureuse, tandis que les guitares égrènent leurs petites plaintes vibrantes, dans ces redressements de buste, ces cambrements de reins, ces envolées de jambes, cette grâce qui bondit, s’envole et retombe au frappement des mains, au martèlement des pieds, à la clameur des ollé !