Je me rappelle l’enthousiasme qu’en éprouvait un de mes nouveaux amis, Antonin Caillens, lettré hispanisant comme mon autre ami, Léo Rouanet, qui fonda la revue Le Passant et traduisit les savoureux chants populaires de l’Espagne.

Ce fut surtout le souvenir de ses danses que l’Exposition me laissa. Autant un charme lascif émanait de la Maccarona ou de la Soledad, autant chez les danseuses Druses frémissait le ténébreux mystère de l’instinct. Danse monotone, où le ventre et la croupe ondulent, bombent et tanguent en un spasme obsédant, morne comme la fatalité qui asservit les bêtes en rut.

Cette Foire du monde, ce bruit, tout l’insolite, tout le pittoresque de ces jours où Paris hébergea le reste de la terre, me furent une puissante distraction. Dans mon existence sans air, c’était le coup de vent d’un cyclone.

Mais mon cerveau avait reçu auparavant d’autres impressions bien plus durables. Une grande lumière s’était levée du côté du Nord : la révélation du roman russe et aussi celle du théâtre Scandinave. Le drame d’Ibsen était celui d’âmes doctrinaires, congelées et ardentes. Dostoïewsky, avec Crime et Châtiment, nous enseignait, avec la faiblesse du vouloir humain, la pitié pour les criminels et les prostituées, l’amour fraternel de la misère humaine. Tolstoï, génial, large comme un fleuve, roulait à travers Anna Karénine et La Guerre et la Paix, toute l’humanité avec ses aspirations déçues, sa grandeur et ses déchéances, ses besoins d’intrigue, son féroce égoïsme, sa noblesse aussi. Après Dickens, dont je n’avais guère compris que vers trente-cinq ans la verve satirique et la vérité grossissante, Tolstoï m’enseignait les valeurs spirituelles et morales de la vie. Que de saisissantes figures de femmes, Anna Karénine et sa douceur inquiète, Natacha, l’aventureuse ; et Wronsky, et le Prince André, et Pierre et Lévine ! Ce n’était plus l’intérêt d’une histoire détachée, mais d’un pays, d’un peuple, d’une société que l’on voyait évoluer dans ces romans complexes et inépuisables, féconds comme la nature elle-même. L’influence de Tolstoï fut sur moi considérable.

Malgré la beauté poignante d’un livre comme Résurrection, je ne recommanderai à personne Tolstoï le Pur, Tolstoï l’Évangéliste, comme directeur de conscience. Mais quel incomparable maître des vérités concrètes, quel voyant averti de la vie quotidienne, quel psychologue profond, sûr, infaillible !

Jours d’Épreuve avait paru en librairie : Jules Lemaître l’avait cité en des termes élogieux. Après Ch. Le Goffic, G. Pellissier, de son côté, me désignait au public. La critique littéraire avait encore, dans ce temps-là, un certain nombre de représentants qualifiés. Je prenais conscience de mes moyens, et malgré les doutes et la méfiance de moi-même, qui m’ont toujours mis au supplice, sous une forme tangible enfin mon avenir littéraire, si tâtonnant et si incertain d’abord, prenait forme.

J’habitais alors rue Vauquelin, au bout de la rue Gay-Lussac ; ma mère occupait un appartement dans la même maison. Mes filles grandissaient, et ce m’était une grande douceur de les voir fleurir et devenir de petites femmes. Je passai l’été à Samois : j’y retrouvai avec bonheur Élémir Bourges, qui habitait l’ancien presbytère, une vieille maison curieuse avec ses recoins et son petit jardin. Que de bonnes et belles causeries, que de salubres promenades en forêt ! Il écrivait alors son magnifique livre : Les Oiseaux s’envolent et les Fleurs tombent.

La fin de l’année fut marquée par l’apparition de l’influenza et je retournai en Algérie passer l’hiver. Ma mère nous accompagnait. Nous occupions le second étage d’une villa à l’Agha, d’où l’on découvrait un vaste panorama de mer. Bien que très souffrant, j’écrivis La Force des choses que les Débats, malgré une recommandation de Paul Bourget, et la Revue des Deux-Mondes refusèrent ; Ferdinand Brunetière, qui n’était alors que le secrétaire de la Revue, voulut bien me dire qu’il y avait eu maldonne, hasard fâcheux et non exclusion raisonnée, et il me commanda un roman. Melchior de Vogüé s’y était employé aussi : La Force des choses me conquit des lecteurs et des sympathies. Ce livre triste avait, trouva-t-on, une émotion sereine : ce renouvellement de l’être qui ne peut rester fidèle à sa douleur, en qui le temps fait reverdir les ruines, et qui, fatalement s’en va, malgré sa fidélité au souvenir, vers un autre amour, avait pour épigraphe le « Tout s’écoule » d’Héraclite. Comme dans Amants, le sentiment de la mort y joue un rôle profond. C’est que j’étais alors obsédé par l’idée noire, doutant que ma santé, abîmée par plusieurs bronchites et suppliciée par l’asthme, se rétablît jamais !

Le climat algérien, qui aidait sourdement à ma guérison, donnait à mes préoccupations d’alors un morne éclat ; la vie, avec une splendeur qui me semblait ironique, rayonnait dans le ciel bleu et chaud, dans ces végétations riches et éternellement vertes. L’idée que je pouvais mourir bientôt empruntait à ce triomphe de la nature une mélancolie indicible jointe à une acceptation courageuse du destin. C’est cela sans doute qui a donné à La Force des Choses cet accent particulier.

J’écrivis aussi Alger l’hiver où rues d’Alger et paysages de la banlieue trouvèrent dans les photographies de Gervais Courtellemont une expression parfaite, de la magie du décor.