Un dernier lien m’attachait au Ministère : mon nom figurait encore sur les listes du personnel. Mal m’en prit. Un article au Parti National sur le Prytanée de la Flèche irrita M. de Freycinet, alors ministre de la guerre. On parlait de créer un second Prytanée. « — Ah ! de grâce, assez d’un ! » protestais-je, rappelant les imperfections d’une éducation dont j’avais tant souffert. M. de Freycinet, apprenant ma qualité de fonctionnaire, parla d’exiger de son collègue de l’instruction publique ma révocation. Henri Roujon sauva la face en m’envoyant un blâme officiel, que son amitié sut atténuer. Peu après, je faillis provoquer de nouvelles foudres ministérielles en m’associant à la pétition de nombreux confrères, en faveur de Lucien Descaves, poursuivi pour Sous-Off, comme s’il avait réellement outragé l’armée et les mœurs.
Heureusement, j’avais conquis ma liberté. Je donnai ma démission. On ne me revit plus rue de Bellechasse. Adieu, dernier petit bureau que j’occupais, empuanti par les W. C. voisins et torréfié par la chaleur démoniaque des bûches que le garçon de bureau entassait, comme pour un brasier de funérailles hindoues ! Adieu, escaliers tristes, couloirs fades ! Adieu, paperasses, imprimés, gomme, grattoir, encrier de copiste ! Adieu, inoffensifs camarades dont la manie avait parfois amusé et le plus souvent exaspéré mes heures de bureau ! Pardonnez-moi si cet adieu semble supposer quelque ingratitude. Car enfin, le Ministère, c’était le maigre gagne-pain assuré, et mon labeur ingrat aurait pu y être plus pénible !
Ce fut l’abri : j’y pus respirer, attendre, mûrir mes forces.
Mais quoi, me voici libre ! Je sors des années vagues, des obscurs débuts. J’aurai encore bien des jours difficiles, bien des heures d’angoisse ; mais la chaîne est rompue : je puis, tantôt bien, tantôt mal, — qu’importe ? — vivre enfin de ma plume.
Une obligeante recommandation du Comte Primoli me fait agréer par Arthur Meyer au Gaulois, pour des chroniques d’abord, des contes ensuite. Henry Simond m’offre de collaborer à l’Écho de Paris, alors tout littéraire, tout audacieux et admirablement lancé par des écrivains tels que Théodore de Banville, Octave Mirbeau, Catulle Mendès, Marcel Schwob, combien d’autres ! l’Écho de Paris où, entré seul en 1890, j’écrirai encore avec mon frère, dix ans après ; l’Écho de Paris où j’ai publié tant individuellement que sous notre double signature plus de trois cents contes ; l’Écho de Paris où devait commencer plus tard notre série d’articles féministes et le début de notre campagne du divorce, l’Écho de Paris auquel je resterai toujours reconnaissant de son libéralisme et de son urbanité constante.
Le conte fut pour moi un renouvellement : faire tenir en deux cents ou deux cent cinquante lignes un petit drame de vie, un rien d’action avec les nuances du caractère, les raccourcis du paysage, varier ses sujets du plaisant au grave, et du grave au tragique, c’était pour moi l’apprentissage d’un art sommaire et intense. Étude excellente en soi, qui brise les formes convenues et force l’esprit à une perpétuelle ingéniosité. Je devais y commencer la série des Poum, histoire d’un petit garçon, continuée par la suite avec mon frère. Bien des images de mon enfance et bien des sensations puériles y revivent.
Je passai en Corse l’hiver de 1891 : désir de nouveau et de changement, espoir d’y trouver, avec autant de soleil, un climat plus vif et moins engourdissant que celui d’Alger. Cet hiver me réussit mal ; j’y eus presque constamment la fièvre accompagnée de bronchite et de rhumatismes, ce qui m’empêcha de jouir de la beauté de cette île. A peine si quelques promenades aux portes d’Ajaccio me révélèrent l’aspect pittoresque de la côte, la verdure parfumée de la montagne, la radieuse eau bleue du port. Je visitai comme il convient la maison de Napoléon et les tableaux napoléoniens du Musée.
Rentré à Paris, j’écrivis Sur le Retour, un petit roman destiné à la Revue Illustrée que dirigeaient René Baschet et Henri Lavedan. Un brave colonel de cuirassiers, la cinquantaine venue, s’éprend d’une très jeune fille qui ne l’aime pas. Dans ce temps-là, l’amoureux de cinquante ans, le séducteur à cheveux gris n’était pas encore de mode. Le colonel de Francœur en fait une maladie et se console, tristement, de ce coup de soleil tardif où sa raison a failli sombrer.
Des propositions avantageuses me venaient aussi de la part de Mme Raymond de Broutelles, directrice de La Mode Pratique. Il fallait écrire dans cette revue un roman que tout le monde pût lire. La librairie Hachette le publierait ensuite en volume de grand format illustré. C’était ma première « affaire » brillante : elle se traduisit par l’ivresse d’acheter quelques vieux tapis d’Orient, dépense somptuaire, des tapis d’Orient aux couleurs de jardins et de couchers de soleil, et qui à eux seuls meublaient les pièces médiocres dont ils représentaient la plus éclatante parure. Ma Grande eut quelque succès. Cette histoire intime, ce drame de la jalousie d’une sœur aînée contre la jeune femme que son frère épouse se déroule sur les bords de la Seine et de la forêt de Fontainebleau, dans les décors de Valvins et du Bas-Samois. J’écrivis ce livre d’un jet malgré les soucis, plus graves alors que jamais, de ma vie et de ma santé, abrité par la petite maison que ma mère occupait, maintenant, dans le Haut-Samois.
J’avais à la campagne refait une amitié, celle d’Armand Point, le peintre, que j’avais connu en Algérie, esprit affiné, curieux d’art et passionné pour la belle peinture, orfèvre et ciseleur comme Cellini. D’abord notre voisin à Samois, il allait émigrer à Marlotte et y construire les fourneaux de Haute-Claire, où, avec quelques artistes et ouvriers, ses élèves, il devait créer des coffrets, des bijoux, des émaux merveilleux. Sa vie de peintre devait y trouver aussi son développement complet, soit dans ces études, inspirées des Primitifs, où il retrouva le secret de la peinture à l’œuf, soit dans ces toiles que dorent des chairs nues, pétries en une pâte lumineuse et qui font penser aux splendeurs du Titien et du Tintoret.