Le général Boulanger mourut cette année-là. Et son coup de pistolet sembla un écho faible et attardé, misérable et vain du prodigieux tapage des acclamations qui, naguère, retentissaient autour de son nom d’ambitieux romanesque et de prétendant vulgaire.

Événement de presse, Jules Huret publia sa curieuse enquête sur l’« Évolution littéraire » ! La plupart des écrivains y enterrèrent le naturalisme, soutinrent ou bafouèrent le symbolisme et se dénigrèrent réciproquement. On remarqua les opinions d’Anatole France, de Barrès, de Jules Lemaître, d’Edmond de Goncourt, d’Édouard Rod, de J.-H. Rosny, de Moréas, une interview très noble de Mallarmé, et le dédain bienveillant et supérieur d’Ernest Renan. Je me rappelle avoir vanté Antony Blondel et Jean Lombart, l’auteur de ces véhémentes et tumultueuses fresques : l’Agonie de Byzance, ce qui me valut d’être traité par Jules Huret de bénisseur ; mais ne fallait-il pas quelques voix sans méchanceté dans ce concert d’aboiements et de miaulements, toutes dents et griffes dehors ? Cette enquête au surplus n’eût-elle révélé que la confusion du genre et l’anarchie intellectuelle d’alors avait bien son utilité ? Elle fit beaucoup de bruit, et plus que le suicide du général Boulanger ; elle provoqua force réclamations et même les risques d’un duel entre deux maîtres de la littérature, Leconte de Lisle et Anatole France.

III

Cet hiver me ramena pour la dernière fois à Alger. Les miens m’accompagnaient et aussi, dans un panier, un chat blanc appelé Mimi-Joë, en souvenir du gros garçon joufflu et ensommeillé de Monsieur Pickwick. La villa dominait un jardin de faux poivriers et d’arbustes exotiques sentant la cannelle et la menthe. Des chattes frénétiques s’y livraient au sabbat. Mimi-Joë reçut là les plus belles raclées de sa vie. Don Juan lâche, il ne se risquait auprès d’elles que pour regrimper en hâte sur la terrasse, le long d’un bananier lisse. De là, essoufflé, rassuré, il crachait sur ses adversaires, de maigres matous pelés aux yeux de braise, pareils à des zouaves batailleurs ou à de cyniques Joyeux.

J’avais proposé à Ferdinand Brunetière le roman grâce auquel (et non plus comme valseur) j’entrerais à la Revue des Deux-Mondes. Ce fut La Tourmente, livre à part dans mon œuvre, un de ceux qui, avec La Flamme, vingt ans plus tard, mêlent à une fiction idéalisée une grande part de sincérité vivante. La Tourmente, dont nous devions, mon frère et moi, nous inspirer un jour pour donner L’Autre à la Comédie-Française, est le drame du pardon marital. D’Annunzio, au même moment, dans L’Intrus, si bien traduit par G. Hérelle, traitait ce douloureux sujet. Mon livre venait à son heure : certaines idées, on ne sait pourquoi, sont dans l’air. Le pardon allait entrer dans le roman avec La Petite Paroisse de Daudet, et en scène avec Le Pardon de Jules Lemaître.

La Tourmente, qu’avait impressionnée La Sonate à Kreutzer, m’orienta par la suite vers les problèmes et les romans sociaux qui touchent à la famille, et contribua au développement de mes idées sur le mariage, l’union libre, le divorce, l’affranchissement des mœurs, l’allégement des lois. J’avais hésité entre ces deux conclusions : le mari trompé, rédempteur de la femme coupable, revit maritalement avec elle et un enfant vient purifier le trouble et amer souvenir de la faute ; ou bien, après complète rupture physique, ne vivent plus que fraternellement, côte à côte.

J’inclinais à la première solution, plus banale et plus humaine. Brunetière y vit de l’arbitraire ; elle dépendait ainsi plus d’un fait naturel que de la volonté des époux. Je me rangeai à son avis et me décidai pour la seconde situation, plus spiritualiste. Quelques années plus tard, l’impossibilité d’une existence semblable, et ce qu’elle a de factice, d’anti-humain, m’eût frappé et j’eusse conclu à une troisième solution : la nécessité du divorce. Je n’eusse pas donné au pardon du mari cette importance sacerdotale qui avait quelque chose de noble, mais de suranné. A cet égard, en effet, les idées ont marché vite ; les progrès du féminisme, les thèses légères du théâtre d’alcôve en passe de devenir à la mode, allaient rapprocher dans une mutuelle indulgence les faiblesses de l’homme et celles de la femme, ou les abaisser à une réciproque veulerie.

Cette année vit les scandales de Panama et, malgré mon éloignement de toute vie publique, je me rappelle l’émoi extraordinaire qui soulevait l’opinion devant les sensationnels procès et les révélations des journaux. Maupassant, après une douloureuse maladie, s’éteignit dans la maison de santé du Docteur Blanche. Trois livres avaient marqué : L’automne d’une femme de Marcel Prévost, La Vie privée de Michel Tessier d’Édouard Rod, et les Trophées de José-Maria de Heredia.

J’avais publié chez Lecène et Oudin mon premier recueil de contes : Le Cuirassier Blanc, que suivit La Mouche. A la maison Plon, où Pierre Mainguet, ainsi que ses associés Bourdel et Nourrit devaient me témoigner un intérêt affectueux dont je leur suis toujours très reconnaissant, je donnais Âme d’Enfant, puis Simple Histoire. Des revues m’accueillaient : la Revue Hebdomadaire, la Vie de famille, les collections Guillaume chez Dentu avec La Flaque, nouvelle, et L’Avril, petit roman qu’encadre le décor de Saint-Raphaël où je vécus l’hiver de 1894, afin de remédier au mauvais hiver de maladie, passé l’an d’avant dans notre nouveau logis, boulevard Saint-Michel, un logis où une salle de bains, installée à mes frais, me sembla le plus délicieux des luxes.

Maurice Kolb avait passé la main à Léon Chailley, qui fut pour moi le plus obligeant des éditeurs et le plus cordial des amis. C’était la première fois que j’habitais le Midi. J’occupais une villa fleurie de petites roses promptes à s’effeuiller, au milieu des bois de pins et des taillis de romarins. Saint-Raphaël, de la grève de Boulouris aux ombrages de Valescure, trahissait le charme mélancolique d’une station d’hiver trop vaste pour ses habitants. Comme dans tout le Midi, les journées de pluie y étaient funèbres et les beaux jours de soleil merveilleux. Ce sont les hivers d’Algérie ou de Provence qui, en ces années de crise morale et de maladie, m’ont sauvé la vie.