Promenades sur le long promenoir et sur les jetées du petit port, excursions à Fréjus. Je me rappelle une visite de Jules Renard, et une autre du comte Primoli, qui m’enleva jusqu’à Monte-Carlo et au cap Martin où il me présenta à l’Impératrice Eugénie.

Je me suis toujours rappelé l’accueil bienveillant de la souveraine, sa dignité altière, le repas en petit comité en présence de M. Pietri, de la dame de compagnie et de la demoiselle d’honneur. Que de souvenirs de mon enfance résumés là ! L’Empire et ses fastes, mon père, mon grand-père en uniformes d’or et d’argent, la guerre, le désastre…

Je lus cette année-là avec admiration L’Indomptée et L’Impérieuse bonté des frères Rosny ; Les Morticoles de Léon Daudet me frappèrent vivement. Le Lis rouge de France m’enchanta. L’événement sensationnel fut l’assassinat du président Carnot, par Caserio, à Lyon, et à la fin de l’année l’émotion considérable causée par l’accusation de trahison portée contre le capitaine Alfred Dreyfus, et sa condamnation par le conseil de guerre.

Mes étés s’écoulaient dorénavant, paisibles et laborieux, dans la forêt de Fontainebleau. Je remontais à cheval et, de la maison que j’avais louée au Haut-Samois, je rayonnais jusque vers Melun, la vallée de la Solle, Fontainebleau, le Bouquet-du-Roi, Marlotte ou Barbison. L’année d’avant, par l’entremise de mon frère, alors lieutenant de dragons à Versailles, j’avais acheté une grande jument noire appelée Fissure, en réforme à son régiment, vieille bête encore chaude, aux larges galops et aux belles envolées de saut sur l’obstacle. Un poney attelé d’une petite charrette anglaise composait avec cette bête de selle mon écurie.

Cette année-là, je pus — une des grandes joies de ma vie — acheter, pour mille francs, un robuste irlandais que je surnommai Red, de sa couleur ardente, et qui me porta trois étés. Une ponette remplaça le vieux poney Mignon. J’avais aussi une petite ménagerie de chats ; beaucoup plus tard ce furent des chiens, des chats blancs parmi lesquels restent dans mon souvenir le gros Mimi-Joë et la petite Houppette ; Mimi-Joë, depuis son retour d’Algérie, vivait avec nous à Samois ; la forêt l’avait attiré et peu à peu retenu. A la chasse des oiseaux qu’il fascinait de ses yeux de vieillard cruel, à l’affût dans les arbres, il restait des heures accroupi sur une branche, immobile. On le rencontra bientôt à deux cents mètres du village, puis en pleine forêt ; enfin il disparut, conquis à la vie nomade.

La forêt ! Moi aussi elle me pénétrait de son philtre : je retrouvais en elle le charme puissant dont elle avait envoûté ma jeunesse. Que de promenades au pas rythmé de mon cheval, que de galops de chasse dans les allées de sable ! N’était-ce pas vraiment la forêt enchantée ? Elle n’a point d’oiseaux, ni d’autre eau que quelques mares ; elle est faite de silence et de solitude. On peut y errer des heures à travers les clairières, les sous-bois roux, les landes de bruyères, les chaos, les déserts, les hautes futaies sans rencontrer âme qui vive. Elle est variée, infinie, pleine de mystère. Je lui ai dû de grandes consolations…

Elle dressait devant moi, en fûts de cathédrale, ses chênes, ses hêtres robustes, comme une leçon de force et de sérénité. Elle compatissait de son calme reposant à mes angoisses intimes. Elle s’accordait avec le cœur sauvage que fait parfois, au plus civilisé, la vie mal faite. Mon brave irlandais Red, infatigable, était alors plus qu’une bête docile : un camarade, un ami. Tantôt nous suivions le large miroir de la Seine, au Bas-Samois ; tantôt nous escaladions le dédale des rochers Cassepot. Les écriteaux d’allées et de carrefours évoquaient des noms d’oiseaux, de bêtes à plumes ou à poil, des termes de vénerie, des souvenirs mythologiques : route de la Girolle, route des Nymphes, carrefour de l’Arquebuse. Le sabot de mon cheval faisait fuir dans l’herbe une vipère, et j’apercevais, de loin en loin, des biches. Quand je m’étais bien perdu au cœur de la forêt, sa magie m’enveloppait ; je ne souhaitais plus sortir de son cercle ensorcelant. Fidèle à mon moi d’enfant et d’adolescent, je retrouvais l’ivresse panthéiste où avait flotté ma chimère, dans le jardin féerique de Mustapha, et plus tard sur la berge du petit théâtre de Valvins.

Mon imagination tisse toujours de grands rêves ; mais à vivre j’ai appris qu’ils sont irréalisables ; ils alimentent mon labeur assidu et mon existence neutre. Comme autrefois, je fuis le monde. Lire, méditer sont toujours ma prédilection. On ne me voit pas dans les salons, et ce m’était un tel malaise de pénétrer dans une antichambre de journal que j’ai toujours envoyé mes articles par la poste. Nul n’a moins cherché les rapports utiles. Tout visage étranger m’inquiète : sentira-t-on, pensera-t-on comme moi ? Je me le demande chaque fois, comme Henri Beyle. Peu d’écrivains, par la logique de leur caractère et le jeu des circonstances, se sont trouvés réaliser autant que moi le vœu que formait Michelet à vingt ans : « Une certaine notoriété du nom avec une complète obscurité de la personne ». Orgueil ? Modestie ? Les deux.

IV

Je passai à Antibes l’hiver de 1895, sur la vieille route de Cannes, dans un chalet où Maupassant avait habité. Le cabinet de travail, au second, percé de larges fenêtres, contemplait un admirable panorama de mer : à droite la pointe de la Garoupe et le golfe Juan, à gauche la baie des Anges. Dans cette cage de verre, on baignait en plein bleu et soleil. Les allées du jardin formaient un parterre d’iris violets ; de vieux figuiers, parmi les arbustes toujours verts, contournaient leurs branches grises. Je partageais mon temps entre mon travail et des promenades à cheval le long des routes bordées de murs en pierres sèches, au bord du golfe, ou dans les campagnes fleuries d’amandiers roses.