L’Essor, que je destinais à la Revue des Deux-Mondes, était un roman sur la jeunesse, la psychologie amoureuse d’adolescents. Je ne l’ai pas réussi, et je le regrette : sans doute la gravité de la Revue me paralysait-elle d’avance.

Mon absence me priva d’assister au banquet offert à mon cher maître Edmond de Goncourt, pour la croix d’officier que M. Raymond Poincaré, alors ministre, lui remit avec autant de tact que de délicatesse, en prononçant un de ces beaux discours de lettré qui ont fait sa réputation.

J.-H. Rosny jeune m’a souvent raconté que la timidité d’aristocrate de Goncourt était au supplice, chaque fois qu’il devait héler un fiacre la nuit et se faire reconduire au lointain Auteuil, tant il craignait les rebuffades du cocher. Cette fois, pour ne pas gâter son plaisir, après l’ovation de cette belle soirée, il traversa Paris à pied, seul, le bouquet qu’on lui avait offert à la main, et n’atteignit qu’à deux heures du matin son petit hôtel du boulevard Montmorency. N’est-ce pas joli ?

A mon retour d’Antibes, le 15 juillet sur la demande de François Coppée, M. Raymond Poincaré me décerna le ruban de la Légion d’honneur ; Anatole France recevait la rosette, l’Écho de Paris, dont nous étions collaborateurs, nous fêta galamment d’un banquet sous la présidence d’Edmond de Goncourt, dont je revois le bon regard, et qui me donna l’accolade. Quand M. Simond père, au dessert, sortit de son gousset les deux petites croix de brillants et nous les tendit, l’une à droite, l’autre à gauche, Aurélien Scholl s’écria : « Ne vous trompez pas d’écrin ! » Je me rappelle mon angoisse devant le speech de remerciement à prononcer, même en trois mots.

Cette année vit la mort de Dumas fils et me reporta au temps où, avenue de Villiers, j’épiais les fenêtres du petit hôtel d’en face et la silhouette du célèbre dramaturge. Le maréchal Canrobert, survivant du drame de Metz, disparaissait après le maréchal de Mac-Mahon, survivant du drame de Sedan. Pasteur aussi terminait sa noble destinée.

Le Président Casimir-Perier laissait la place à Félix Faure… Je me réjouissais de lire La Petite Paroisse d’Alphonse Daudet et l’Armature de Paul Hervieu. Huysmans, avec En Route, déployait des horizons singuliers, Gabriele d’Annunzio faisait palpiter sous mes yeux L’Enfant de Volupté. Au théâtre, Le Pardon de Jules Lemaître et Les Tenailles de Paul Hervieu tenaient la vogue avec Les Demi-Vierges de Marcel Prévost, Amants de Maurice Donnay et cette Princesse Lointaine qui annonçait la gloire mondiale, encore irrévélée, d’Edmond Rostand.

Le retour annuel dans la forêt de Fontainebleau fut égayé de représentations théâtrales. Marlotte m’attirait par le charme qu’exhalait la maison hospitalière d’Armand Point.

J’y appris à aimer aussi Anquetin, ce riche artiste de fougue savante, ce peintre d’un tempérament magnifique. Il étonnait Marlotte de ses prouesses à cheval et par des accoutrements singuliers tels que maillot de débardeur et chapeau gris de clubman surmonté d’une plume de paon. Avec Édouard Dujardin et Armand Point, il loua, au moment de la fête du pays, un théâtre en toile de forains, et on y monta au bénéfice des pauvres une revue extraordinaire où Armand Point joua l’Enchanteur de Serpents, l’acteur Janvier l’Anglais excentrique et où Anquetin tour à tour fut un faune alerte et un François Ier délirant. Édouard Dujardin, majestueux et cravaté d’orange, se tenait au contrôle, Eugénie Nau dit un prologue en vers de mon frère. Son Petit Cœur de Marsolleau et le Lidoire de Courteline complétaient la représentation.

Puis Samois vit se relever nos tréteaux de Valvins. D’abord des marionnettes empruntées au théâtre de ce Duranty dont j’avais tant goûté Les malheurs d’Henriette Gérard, marionnettes que nous représentâmes, à mi-corps. Puis, sentant souffler en nous l’esprit poétique d’autrefois, nous fîmes revivre les spectacles poétiques. Outre des charades en vers de mon frère, nous y jouâmes le Riquet à la Houppe de Banville. Rodenbach avait écrit un prologue. Et cela se donnait dans la salle de bal du village, une salle que nous parfumions, toutes fenêtres ouvertes, à l’eau de Cologne, pour lui enlever son odeur échauffée. Cette représentation de Riquet à la Houppe fut mémorable, car Mallarmé, d’émotion lyrique, y sentit une larme perler à ses cils. La conviction des interprètes l’avait touché aussi. Pur et délicieux cerveau ! Une gloire singulière lui était venue : il avait des disciples, il exerçait une puissante influence sur la jeunesse : c’était le rayonnement sourd d’un diamant noir. Rien n’indiquait qu’il en conçut le moindre orgueil. Mallarmé avait trop conscience de sa mission de poète pour s’étonner de rien : il trônait sur la nuée de beaux songes, dans l’absolu. Et la dignité parfaite de sa vie était le plus beau commentaire et le plus grand exemple de son enseignement à la fois lapidaire et hermétique. Il est de ceux qu’on ne peut oublier.

Édouard Rod vint me voir à Samois. Mon amitié pour lui s’était fortifiée, et je pus dire à Georges de Porto-Riche, alors en villégiature à Fontainebleau, l’admiration que m’inspirait son œuvre pétrie de flamme et d’amour.