J’avais eu le chagrin de perdre mon ami Jean Lombard, le puissant auteur de l’Agonie et de Byzance. Jean Lombard, ex-ouvrier bijoutier à Marseille, s’était créé lui-même ; il avait une vitalité cérébrale dévorante et des dons de vision auxquels manquait seule, pour les soutenir, la perfection du style. Nul être plus courageux envers la vie : il disparut soudain, comme brûlé par son âme intense, Octave Mirbeau, à mon appel, écrivit des lignes retentissantes qui contribuèrent beaucoup à la célébrité posthume de Jean Lombard.
Mon horizon littéraire s’élargissait. La librairie Pion, après Âme d’Enfant, avait publié Fors l’Honneur, nouvelles courtes ou longues. L’éditeur Armand Colin me publiait L’Eau qui dort. La Revue Hebdomadaire donnait, en première reproduction, mes romans, et Louis Ganderax, avec une obligeance flatteuse, m’avait ouvert la Revue de Paris qu’il dirigeait et où parut d’abord L’Histoire d’un petit garçon, souvenirs de mon enfance algérienne transposés.
Mes enfants grandissaient saines et charmantes. Le voisinage d’Élémir Bourges et celui d’Henri Signoret, nos causeries, nos lectures constituaient la plus réconfortante amitié ; Amédée Pigeon, Georges Dessommes, François Sauvy, d’autres encore venaient de Paris pour nous voir. Mallarmé, au trot de sa petite voiture ou la voile de sa barque gonflée au vent, poussait jusqu’aux berges du Bas-Samois ou d’Héricy. Ma mère habitait non loin de nous. Mon frère, venant de Versailles, apparaissait fréquemment. Que me manquait-il pour être heureux ? Presque rien : la paix du foyer, ce minimum des bonheurs pauvres.
L’hiver de 1896, j’habitai à Nice, au bas de la rampe de Cimiez, un appartement clair d’où l’on aperçoit les verdures de la promenade du Château. Je recueillis dans les rues, au Marché aux fleurs, à la promenade des Anglais, dans le tramway de Monte-Carlo et de Menton, dans les salons de jeux les impressions qui, plus tard, rempliront Le Carnaval de Nice, signé de mon frère et de moi.
Hiver orageux, lourd de fâcheux pressentiments, gâté par l’inquiétude de ma santé et les difficultés de mon travail. C’est la première fois que le séjour dans un pays de soleil ne me donne pas le goût et la force d’écrire un roman, me condamne à un morcellement de petites besognes dont la plus longue est Le Pacte, nouvelle parue à la Revue de Paris. J’ai cependant de beaux projets : un grand roman historique qui mettra en scène le drame de l’armée de Metz, un projet que réalisera, dans notre collaboration, Le Désastre et qui fut le point de départ des trois autres volumes de l’« Époque », les Tronçons du Glaive, les Braves Gens et La Commune.
Je vis se dérouler les fêtes de la Mi-Carême dans leur grotesque splendeur, avec le géant de carton qui personnifie Carnaval et se tient sur la place Masséna abrité sous un dais, comme un roi débonnaire. De la fenêtre d’un ami, nous vîmes le défilé des chars, les costumes, les cagoules de toutes couleurs, la bataille de confetti de papier et de plâtre, et le veglione en jaune et bleu au Casino municipal. Ce genre de spectacles m’inspirait une aversion qui vient sans doute de mon impossibilité de me confondre aux grossières joies de la foule. Félix Faure visita Nice, et l’on tira en son honneur un beau feu d’artifice.
L’hiver écoulé, je rentrai à Paris avec les miens, et de là à Marlotte. La désunion conjugale que je sentais s’accroître, sans pouvoir la conjurer, m’accula à une rupture définitive. Elle fut accompagnée des misères et des dégoûts inévitables. Mes filles me restèrent et leur tendresse fut pour moi la seule, mais consolante sanction de la vraie justice.
Une période nouvelle commençait.
J’allais consacrer des années d’existence, avec un profond et sincère élan, à un bel idéal romanesque. J’allais en même temps offrir à mon frère de devenir mon collaborateur littéraire. Appuyé ainsi sur l’amour et sur cette fraternité de cœur et d’esprit, ne pouvais-je espérer trouver quelque bonheur en m’efforçant d’en donner ? Séduisants mirages, qui eurent leurs phases de noblesse et de beauté, mais que devaient tristement dissiper à la longue les fatalités de caractères, d’influences, d’événements.
Avais-je oublié la phrase prophétique de Musset, qui pourrait servir de texte à ma vie :