Théâtre unique, qui en quatre-vingts ans n’a pas vieilli d’une ligne, d’un mot, qui garde fièrement la jeunesse immortelle du cœur, et dont la sensibilité fine a l’éclat des dents qui sourient et la grâce mouillée du regard où point une larme.
Avec un bel amour au cœur, ne devions-nous pas, mon frère et moi, créer le « Théâtre de Valvins » ? Ces vacances-là en virent s’épanouir les fastes.
Il posséda une salle : notre atelier sur la berge ; sa scène, un plancher que le menuisier du coin éleva sur des tréteaux ; son rideau, deux draps blancs ; sa rampe, des rangées de bougies ; ses costumes, satinettes taillées par une couturière à la maison, défroques achetées au Temple ; ses décors, de grands paravents feuillagés de vert qui tour à tour, par l’indication d’un écriteau, figuraient la salle du château ou le parc enchanté.
Pour artistes, notre étoile fut notre cousine Mlle Geneviève Mallarmé, la Nérine de Banville, la Guillemette de la Farce de Patelin, la Colombine de Pierrot héritier et du beau Léandre ; pour souffleur et metteur en scène, nous eûmes, faveur insigne, Stéphane Mallarmé lui-même ; pour public, la famille, les amis de passage et le peuple, les paysans des villages environnants qui, apportant, des chaises ou des bancs, venaient s’entasser dans la large pièce trop étroite. Un jeune voisin faisait, de son violon, l’orchestre, au besoin complétait la troupe. Mon frère et moi, nous nous partagions les grands rôles.
Ce nombre exigu limitant le choix des pièces, nous n’admettions que celles où les costumes bariolés évoluent sur la scène en jolis papillons de couleur, et où la rime fait tinter son jeu de grelots d’or. Farces du moyen âge, comédies burlesques de poètes, timides et déplorables essais de ma part en prose, plus heureux en pantomime : que de chaudes, palpitantes et fiévreuses soirées nous eûmes là !
Un rêve, dira-t-on ? Oui, rien qu’un rêve, mais qu’il fut beau, soulevé à plein élan par le lyrisme de notre jeunesse, de notre foi dans l’art, de notre ferveur poétique ! Cette communion avec des spectateurs naïfs, prompts au rire et à l’enthousiasme, avec la foule instinctive, nous donnait une ivresse prodigieuse et une confiance sans bornes.
Tour à tour Scapin, Léandre, Cassandre, Guillaume, Victor d’une voix riche et suave exultait à pleins gestes sa jeunesse lyrique. Pour moi, je fus Orgon, Patelin, Pierrot bavard ou muet.
Là, prit corps en effet, pour la première fois, cette incarnation de l’homme blanc qui me créa, pendant des années, un dédoublement de personnalité et une vocation irrésistible : le fantôme lunaire de Pierrot. Il naquit de l’impression vive produite par une nouvBlle d’Henri Rivière ; on y voit Pierrot, mari jaloux, décapiter pour de bon, avec un énorme rasoir, Arlequin son rival. Cette hantise, et deux vers du Pierrot posthume de Gautier :
« L’histoire du mari que chatouilla sa femme,
Et lui fit de la sorte, en riant, rendre l’âme »