Oui, on a déménagé de nouveau, et les vieux meubles d’Algérie, et les œufs d’autruche et les cornes de gazelles ont dû s’adapter à des murs insolites. Levallois était trop loin ; et pour que je puisse couper les heures de bureau en venant déjeuner, il faut bien loger à côté du Ministère. C’est ici que je prends mes repas, à la bonne auberge, au tiède chez-nous maternel. Mais je n’y vis pas. J’y couche encore moins : j’ai mon home. Je l’ai exigé, comme il convient à un citoyen majeur qui exerce une profession et touche à la fin du mois son traitement.

Mon home, dont Julie pour faire le ménage et moi seul avons la clef : un entresol de deux pièces, avec cuisine, s’il vous plaît, au coin de la rue Las-Cases et plongeant sur les voyageurs d’impériale de la rue de Bellechasse. Un entresol qui sent les légumes crus de la fruitière d’au-dessous, qui absorbe le brouillard et l’odeur du crottin, et dont j’ai tendu, avec un goût très Jeune-France et Pétrus Borel, le cabinet de travail en papier velouté bleu, sombre, bleu Ténèbres.

Dans une petite alcôve, une peau de chèvre du Thibet, rousse comme une chevelure, ardente comme une flamme, jette sa toison sur un divan, qui tour à tour symbolise le Sofa de Crébillon, le banc de verdure dans la forêt, l’autel des voluptés mondaines.

Une table de chêne chargée de livres invite au recueillement de la pensée. En panoplie, des sabres de Damas évoquent l’action ; une bibliothèque suscite le mirage de la vie complexe et pathétique. Voilà la pièce idéale, le palais de Songes !

A côté, ma chambre à coucher, les réalités du vêtement, de la toilette. Ici, Don Quichotte rêve ; là, Sancho ronfle. Que me manque-t-il ? Pas même une maîtresse. Encore neuf cent quatre-vingt-dix-neuf pour égaler Don Juan ! C’est une des dernières grisettes, on dirait aujourd’hui une midinette. Jolie et maigre, le teint blanc, des cheveux en mousse d’or qui bouffent, et de grands yeux à la Sarah-Bernhardt. Charme et douceur, avec de la drôlerie peuple. L’ai-je désirée assez longtemps !… Le jour où j’ai osé l’embrasser, elle ne s’est ni marchandée ni vendue, mais donnée, gentiment.

Si, inspiré par l’amour, — est-ce l’amour ? — j’avais du talent !… Mais du génie inconnu qui bouillonne en moi, rien ne sort qu’aspirations confuses, réminiscences, images romanesques.

Je veux trop vivre un roman magnifique, pour pouvoir l’écrire. Le bien, le mal se parent à mes yeux d’attraits excessifs : les passions effrénées d’un Musset, d’un Byron, me fascinent de leur périlleux idéal. S’élever au-dessus du commun, affronter l’opinion, avoir d’illustres amours et mourir jeune, enivré de gloire ! En même temps, un obscur bon sens me montre la beauté discrète des devoirs silencieux. Si bien que je n’ose m’élancer, comme Icare, à plein ciel, trop sûr de me casser les reins. Je reste le dormeur éveillé d’œuvres imaginaires, qui au moment de les saisir m’échappent.

Ce n’est pas cette année que je dérangerai Alphonse Daudet ! Dans la foule qui se presse autour de l’avenue d’Eylau pour souhaiter à Victor Hugo sa fête, je me sens bien le plus perdu, le plus chétif des passants anonymes ; comme ce soir où le magasin du Printemps brûle, détachant sur un formidable feu de Bengale pourpre le cadre de ses fenêtres vides et de sa façade noircie avant l’écroulement final.

Puisque nous habitons plus près du Théâtre-Français, j’en use et abuse. La curieuse silhouette de Mademoiselle Feyghine traverse les décors de la Barberine de Musset. On se demande si Monsieur Caro a posé pour le Bellac du Monde où l’on s’ennuie. Worms donne un âpre accent à Nourvady étalant, pour tenter la Princesse de Bagdad, le coffret où s’entasse un million en or vierge.

Mais combien aux modernes, aux classiques, aux romantiques même, je préfère le délicieux clair de lune de Shakespeare, ce prisme fugace de fantaisie, d’émotion chatoyante qu’est le théâtre de Musset. Et cette fois les héroïnes m’en émeuvent moins, la blonde Jaqueline poudrée, l’altière Camille, Marianne au visage de rose, que les amoureux qui parlent si bien de leurs souffrances ou de leurs joies : Octave, rieur sous son masque, le pâle Célio en noir, Perdican, Fortunio, et ces divins grotesques, ces marionnettes falotes ou tragiques : Claudio, le baron, Maître André.