Mais, par hospitalité autant que par prérogative, Mme Boubie fit la sourde oreille. Elle brandit son couteau sans conviction.

— Ursuline, tenez-lui les pattes.

— Non, même, faut m’excuser ; je pourrai même pas le plumer sans que ça me chavire !

Et la servante, se bouchant les oreilles aux côot ! côot ! aigus de la victime, alla s’enfermer dans la cuisine.

— Très bien, dit Mme Boubie.

Et, serrant les pattes du prisonnier entre ses énormes cuisses, elle lui inclina brusquement la tête et taillada la gorge, dans le murmure confus des assistants et, perçut au loin les ricanements hostiles des Cantaloubre, témoins indiscrets, qui se livraient à une pantomime indécente en faisant mine de battre aux champs ; Han ! plan ! plan ! plan ! plan ! plan !

Exaspérée, Mme Boubie enfonça le couteau au fond de la gorge ; un peu de sang coula sur le sol. La tête pendait, inerte.

— Il est mort ! déclara M. Boubie, l’air écœuré, tandis que Criquette et Loulou écarquillaient des yeux extasiés de plaisir et de crainte.

Mme Boubie, immédiatement, assise par terre, commença à plumer le poulet ; elle achevait, quand celui-ci, sortant de sa léthargie, lui échappa d’un élan fou et, grotesque dans sa nudité, portant encore trois plumes au croupion, s’enfuit dans les sables.

D’abord consternés, on se lança à sa poursuite, mais le gros chien des Cantaloubre arriva bon premier. Avec désespoir, les Boubie virent disparaître le poulet à la gueule de cet animal déprédateur. Ce fut un de ces drames incalculables par leurs conséquences, dont les familles conservent durant des années le souvenir. M. Boubie et M. Cantaloubre faillirent se battre à coups de poing, après s’être apostrophés comme des cochers de fiacre.