Le brigadier des douanes les sépara.
Mme Boubie mère, d’émotion, fit une crise de foie, et on dut reculer l’invitation des Jouin, ce qui les refroidit considérablement. Mme Boubie n’osa plus passer devant l’hôtel du Soleil, à cause des sourires moqueurs. Ursuline eut ses huit jours. Loulou et Criquette attrapèrent des calottes.
Quant au chien des Cantaloubre, qui avala le poulet tout rond, tête et pattes, il en creva.
PAR ICI, LA SORTIE
M. Péniche lut et relut la carte postale anonyme ; elle fleurait l’oignon et le tabac ; le style en était de cuisine et l’orthographe nébuleuse :
« Meucieu Péniche,
« Vote sucrée, vote moutton blan, vote Clarisse Migneron, dite Péniche, vou tronpe çalleman, ç’ai moi qi vou leu di. Fetes-an vote praufit, et si vou zêtes un homme, troucé lui les kotte et flanké lui une râclet quel çansou viène toutte sa vie. »
M. Péniche haussa les épaules. Pouvait-il ajouter foi à une calomnie de servante renvoyée, Pulchérie ou Annette ? Pulchérie, qui, dans son amour immodéré des alcools, buvait leur eau de Cologne, ou Annette, ensuite, chassée pour s’être attribué, en plus des bas de soie de madame, les boutons de manchettes, en os ciselé, de monsieur ?
Sa seconde impression fut pénible. Sa délicatesse souffrait de cette intrusion dans sa vie intime. Ces surnoms d’habitude, plus encore que de tendresse, qu’il prodiguait à Clarisse : « Ma sucrée, mon mouton blanc, ma zibouillette », à quoi elle répondait par des « Mon Zizi-Panpan, mon sucrot », fallait-il qu’il les retrouvât profanés sur ce torchon de papier ? Et pourquoi rappeler à leur union, consacrée par douze ans de vie commune, qu’elle n’était pas un véritable mariage ? De quel droit soulever, sur le corps rebondi et agréable encore de Clarisse, le voile sacré d’Isis, et la vouer à un châtiment ignominieux, pour la plus grande joie du facteur, des concierges et de Julienne, la nouvelle bonne ?
M. Péniche enfouit la carte accusatrice dans son portefeuille et se regarda dans la glace. Avait-il l’air de ce que l’on disait ?… Non, certes. Ce front fuyant, ces yeux enfoncés sous des sourcils jaunes, ce teint mat que seule la malveillance qualifiait de terreux, ces épaules rétrécies, ce corps maigre protestaient, de toute leur distinction, contre la possibilité d’une infortune semblable.
Voyons, c’était fou ! Les années avaient tramé entre lui et Clarisse une de ces unions qu’aggravent indestructiblement les scènes fréquentes. Ils avaient passé par le feu : le cycle de l’épreuve était révolu. Il y avait prescription, que diable !