Jusqu’à présent, M. Péniche avait été enclin à envisager le cocuage comme incompatible avec une situation que le maire et le curé n’ont pas validée. Et il s’apercevait qu’il serait tout aussi cruel à son amour-propre d’être trahi dans l’union libre que dans le plus régulier des mariages.

Encore fallait-il que Clarisse fût coupable. L’était-elle ? M. Péniche pencha d’abord vers une lâche quiétude ; mais sa sécurité demeurait atteinte, et il sentit au bout de deux ou trois jours, que le poison du doute fermentait en lui.

« De grands hommes ont été trompés, César et Napoléon. » — « Fragilité, ton nom est femme. » — « Il y a trois choses insatiables, a dit saint Augustin : l’eau, le feu et la salacité de la femme. » Ces aphorismes, qui ne le consolaient pas, prolongeaient en son esprit de troubles ondes, ces grands cercles qui rident l’eau frappée d’un caillou.

Dénué de flair et d’astuce, craignant de dévoiler ses soupçons ou de laisser percer son espionnage, M. Péniche estima sage de s’adresser à l’agence Pacolet, qui, avec discrétion et célérité, vaque aux enquêtes, recherches, surveillances, etc…

Trois jours après, il était fixé. Mme Péniche se rendait régulièrement rue de Provence, chez le dentiste du second. Seulement, elle s’arrêtait toujours au rez-de-chaussée, où l’accueillait, dans la demi-ombre propice d’une garçonnière en faux Louis XV, M. Jean Clerbœuf, un jeune homme très entraîné aux sports, à en juger par sa musculature robuste et son aplomb martial.

M. Péniche fut extrêmement mortifié de se découvrir, à cinquante ans, un rival dont l’âge tendre, mais ardent, semblait défier ses forces ralenties ; et le « dévergondage » de Clarisse l’ulcéra. Écartant l’idée d’un duel que la réputation de son rival comme escrimeur rendait absurde, résistant à l’envie, moins dangereuse pour lui-même, de rouer de coups la coupable, balançant entre le désir tragique de les surprendre et la prudence avisée de ne pas commettre sa dignité en se frottant à ce Clerbœuf qu’en somme il se devait d’ignorer, M. Péniche passa par les affres du doute les plus cruelles, des sursauts impulsifs, des revirements saccadés, toute une acrobatie maladive et frénétique de l’âme.

Une jalousie féroce lui évoquait les voluptés du couple, puis un dégoût le soulevait : comment se faisait-il que cette Clarisse, sur les charmes de laquelle il était presque blasé, pimentât d’un ragoût neuf et savoureux les épanchements dont elle régalait la ponctualité de son amant ? Embusqué dans un fiacre aux stores baissés, M. Péniche put, montre en main, calculer la longueur d’ébats désordonnés dont, aussi bien le visage heureux de Clarisse et ses paupières cernées lui rapportaient le soir, au dîner, le témoignage alangui.

Quel courage il lui fallait alors pour ne pas foudroyer l’infidèle d’un terrible : « Madame, je sais tout ! » Avec quelle subtile et diabolique joie il eût assouvi son juste ressentiment en accablant l’infâme des noms les plus outrageants et en la précipitant dehors, elle et ses hardes !

Loin d’elle, occupé tout le jour de ses affaires, il souffrait moins, pouvait s’imaginer qu’il était la proie d’un cauchemar ou d’une de ces obsessions fixes qu’engendre la neurasthénie… Mais en sa présence la réalité le ressaisissait. Maintenant qu’il savait, mille indices confirmatifs se dressaient de tout et de rien : de l’appétit réparateur qu’elle témoignait devant le gigot aux haricots, de la coquetterie de ses dessous, de la blancheur de ses mains courtes dont la manucure avait rosi les ongles, de certaines attitudes, de certains tours de phrase où s’avérait le mécanisme mental qui rapproche les êtres en général, et les femmes en particulier, des perroquets et des singes. A ces moments-là, M. Péniche se répétait, baissant la tête et serrant les poings :

— Il faut en finir !