« Elles semblaient s’aimer beaucoup, malgré le contraste formel qu’elles offraient : caractères opposés, goûts différents — le jour et la nuit. Et cela, au propre et au figuré. Marthe recherchait les couleurs éclatantes, et rien n’allait mieux sur ses cheveux d’or fou que le flamboiement du soleil. Lucile, au contraire, se plaisait à revêtir des teintes mortes, et tirait son plus grand charme du crépuscule et du soir, avec lequel s’harmonisait merveilleusement sa voix aux tonalités étouffées et moelleuses.

Je n’avais pas hésité une minute entre les deux jeunes filles ; Marthe m’avait fasciné au point de faire tort dans mon esprit à Lucile Dussan et à sa beauté discrète, à ses silences fréquents, à ses rêveries pensives. L’autre était le bruit, la lumière, le mouvement ; elle me semblait l’incarnation de la vie dont elle n’était que le simulacre.

« Du matin au soir, j’appartenais à son caprice ; et cependant un sourd travail s’opérait en moi dès qu’arrivait cette heure furtive où les reliefs s’émoussent, où les reflets s’éteignent, où l’ombre, semblant monter du sol, envahit l’âme et l’être entier. A ces moments-là, je ne pouvais m’empêcher de songer à Lucile Dussan. Elle hantait peu à peu mes insomnies par une obsession d’abord vague, puis précisée, à la fin tenace, presque inquiétante.

« Je ne sais si vous ressentez de façon aiguë l’alternative de la clarté et des ténèbres ? Mon cerveau de midi ne correspond nullement à mon cerveau de minuit. J’ai souvent pensé que trop d’impressions diverses, confluentes, inextricablement emmêlées, nous assaillent en plein jour pour que nous puissions nous y sentir tout à fait nous-mêmes. La nuit nous rend à notre conscience et à la sûreté obscure de l’instinct.

« Jadis, pleine d’embûches et lourde de dangers, c’est elle qui affina les sens de nos pères, aiguisa en eux les ruses subtiles de l’animal pour la fuite ou la défense. Lénifiante, elle calme nos nerfs ou, énervante, les irrite. Elle fait en nous du silence pour que nous puissions mieux écouter les voix secrètes qui ne parlent que dans la paix profonde des choses : un silence encore bruissant de murmures imperceptibles, comme l’écho des grands coquillages marins.

« Pour moi, c’est la nuit que je pense le plus clairement, que je concerte le mieux mes projets, c’est la nuit que les reproches de mon cœur ou les remords de ma raison me harcèlent avec le plus d’incisive netteté. Et qui n’a connu la lucidité et la force d’attention du travail, quand l’heure s’avance de plus en plus vers le noir et le sommeil d’une ville, et que, dans la chambre où meurent les formes confuses des meubles, seule palpite de son phare, appelant les idées comme des oiseaux de nuit, la lampe calme encerclant de sa jaune lueur fluide le contact magnétique de la plume et de la page blanche ?

« Mais ces affinités passagères, ces indications voilées ne m’avaient pas averti du sens mystérieux que mon cœur devait leur prêter ; et il fallut, comme toujours, que le hasard s’en mêlât. Le hasard ? Y croyez-vous vraiment ? Et n’y a-t-il pas une fatalité inévitable qui, du plus grand au plus petit, relie la chaîne des êtres, le flux des circonstances et le contrecoup des accidents ?

« Toujours est-il que j’aimais ou croyais aimer avec la même ardeur Marthe Aglante. Ses parents agréaient ma recherche. Un avenir joyeux s’ouvrait devant nous.

« Qui m’eût dit que je chérissais en secret et sans même m’en apercevoir Lucile Dussan, m’eût frappé de stupeur.

« Isolée par sa réserve continue, retranchée derrière la sereine froideur de son attitude, distante par son regard, et cependant compagne journalière de nos entretiens, elle intriguait mon souvenir sans le satisfaire ; elle se posait devant moi comme une énigme vivante que je ne me sentais ni le droit ni l’envie de résoudre.