« Par moments, dans les chauds après-midi, je la regardais avec un malaise incertain. Pourquoi se tenait-elle toujours à nos côtés comme une ombre vigilante ; et pourquoi son charme, qui s’évaporait au jour, me poursuivait-il la nuit d’on ne sait quel trouble anxieux ?

« Marthe ne soupçonnait rien. Elle avait trop bonne opinion d’elle pour supposer l’invraisemblance d’une rivale. Aussi bien elle s’occupait trop d’elle-même, de ses robes, de ses plaisirs, de ses moindres fantaisies, pour se donner la peine de déchiffrer le livre fermé qu’était sa compagne.

« Ce soir-là, un soir magnifique de juin où le jour avait paru ne pas vouloir finir et prolongeait sur le parc et l’étang du château l’agonie royale de son crépuscule rouge, ce soir-là, une soirée d’amis fêtait nos fiançailles. Dans six mois je serais l’enviable époux de Marthe Aglante.

« Je venais d’ouvrir le bal avec elle. Quelle ivresse j’avais éprouvée à l’emporter d’un rythme passionné dans le tourbillon lent, puis rapide, d’une valse de Chopin. Et cependant je conservais l’impression indéfinissable du poids que son jeune et riche corps infligeait à mon élan. Impression d’un rythme cahoté qui se dissipa aussitôt que, par courtoisie, j’offris à Lucile Dussan de danser avec elle la valse suivante.

« Impalpable, irréelle ; légère et impérieuse, guidant la cadence et liée à notre virevolte sans fin, elle me donna soudain — comment expliquer cela ? — la certitude d’une de ces ententes physiques et morales que rien n’explique et qui vous subjuguent sans qu’on puisse les analyser.

« Était-ce la séduction de la nuit odorante de roses, qui par les fenêtres ouvertes étalait sa magnificence bleuâtre. Était-ce la séduction de Lucile enfin révélée dans les courbes et les lignes féeriques, l’harmonie pathétique de son corps, et la magie de son pâle visage, où les yeux intenses brûlaient d’une fièvre inconnue ? Je me demandais pour la première fois si une déplorable erreur n’avait pas détourné mon choix de sa vraie destination ?

« Cette réponse, l’électricité me la fit, en s’éteignant brusquement.

« Étonnements, rires, chuchotements, paroles entrecroisées, appels aux domestiques : « Des lampes ! des bougies ! » Je ne perçus tout cela que dans un rêve. Car dans cette pièce où les ténèbres brusquement entrées venaient de pétrifier, immobiles, les assistants, je tenais contre moi, dans la nuit conseillère, dans la nuit avertisseuse, dans la nuit qui me soufflait à l’oreille le mot divin que je n’avais jamais entendu encore — je tenais contre moi Lucile tremblante et ravie, cachant dans son trouble complice sa tête sur mon épaule.

« Infortunés, nous nous aimions !

« Ai-je prononcé ce mot, a-t-il expiré sur ses lèvres ? Je ne crois pas.