« L’ai-je embrassée sur les cheveux ? N’ai-je pas osé ? Je sais seulement que notre étreinte ne se dénoua pas, comme si nous nous tenions prêts à repartir, au son ravivé du piano, d’un libre bond. Je sais seulement que nos visages, lorsque le court-circuit cessa, aussi brusquement qu’il s’était produit, exprimaient avec une telle intensité le secret jaillissant de nos cœurs que chacun put tout comprendre : Marthe Aglante la première.

« Après un court égarement, tant la chose lui, semblait impossible, elle poussa un cri dramatique et s’évanouit, comme elle devait.

« Mes fiançailles rompues avec elle se renouvelèrent avec Lucile. Marthe ne souffrit que dans son amour-propre, et pas longtemps, le banquier Sackse la consola. Et moi, je dus, je dois le plus parfait bonheur à ma chère Lucile, fleur du crépuscule, petite âme des ténèbres étoilées. »

LETTRE TROUVÉE

Jacques dit :

— Notre métier d’écrivains nous vaut de bizarres lettres d’inconnues. Il en est de touchantes, il en est d’absurdes. Le malheur est qu’elles ne soient pas accompagnées d’un portrait. L’écriture a beau être révélatrice, une photographie le serait bien davantage. Au moins, au lieu d’un masque, ces lettres anonymes porteraient un visage. La photographie, quelque air apprêté qu’on se donne, ne ment pas. Un savant, ayant ainsi pièces en main, établirait une intéressante collection des gens qui écrivent aux hommes connus depuis le malicieux lecteur qui vous signale une erreur, jusqu’à la femme incomprise qui vous ouvre son cœur.

Jacques prit un temps, parce qu’il allumait une cigarette. Il reprit :

— Je me demande toujours à quel mobile, à quelle suggestion cède la personne qui perd un timbre de vingt-cinq centimes à vous envoyer soit des reproches, soit des confidences, quelquefois des injures, presque jamais des compliments. Et je suis arrivé à cette conviction qu’un écrivain affligé d’une certaine notoriété ne reçoit jamais la lettre qui lui ferait vraiment plaisir, la lettre écrite sans arrière-pensée, en pure confiance et en libre sincérité, et cela parce que les âmes délicates ont une pudeur à s’exprimer, craignent de paraître indiscrètes ou importunes en s’imposant à l’intimité de l’homme dont elles aiment les livres.

— Oui, affirma Jacques, la lettre délicieuse, la lettre du fond de l’âme, Modeste Mignon l’a écrite à Canalis, mais c’est dans le roman de Balzac, et non pas dans la vie. Trop souvent, celui ou celle qui prend la plume pour nous écrire cède à une petite vanité médiocre ; et cependant telle est notre propre vanité d’auteurs que nous préférons au silence gardé le sarcasme ou le joli persiflage, les épanchements vains, les aveux égoïstes, les demandes d’autographes, les prières de lire et de placer un énorme manuscrit. Je me rappelle une longue, longue lettre à moi adressée par une femme d’esprit capricieux et mal équilibré, mais charmant, lettre qui m’avait touché et à laquelle je n’ai pas répondu — je ne réponds jamais ! parce que cette femme avait une existence sociale remplie, mari, enfants, et que j’ai jugé inutile de compliquer sa vie et la mienne. Depuis, j’ai regretté de ne lui avoir pas exprimé, d’un seul mot qui lui aurait fait plaisir, à défaut d’efficace intérêt, ma sympathie stérile.

Jacques fit un geste, montra, de la fumée de sa cigarette, un coffret en cuir d’Espagne, clouté de cuivre et gaufré en losanges.