DEVANT LA MER
Pierre Halgan sortit de son jardin par la lande. Une petite porte en croisillons de bois l’attendrit. Germaine l’avait de ses mains adroites assemblée et clouée.
Elle devait être arrivée maintenant.
Une fois de plus depuis vingt-quatre heures, il savoura l’amertume de ces séparations qui, même courtes, lui donnaient la sensation de la mort. Un jeune être est là et s’agite, on l’entend rire et chanter, marchander un beau muge à la vieille poissonnière, ou c’est l’enfant qu’elle embrasse et enveloppe de ces litanies aux noms d’amour comme en inventent seules les mères. On sent la maison vivre. Une jupe passe dans le sentier. Et c’est l’apparition d’aurore d’un clair visage aux bons yeux. Maintenant, plus rien.
Germaine partie, tout meurt. C’est si triste sa chaise vide à table. L’horloge met des heures à sonner, le temps stagne. Et comme le lit est vide et froid !
Pierre Halgan haïssait une telle nécessité ; mais quelques jours seraient vite écoulés ; quoiqu’il en eut, minute à minute, le sablier inflexible coule. Samedi prochain il irait la rejoindre, elle et Tony, dit le « Loulou », dit « Sucre », dit le « Chéri-Blanc », dit « Crapousse », leur fils, cet immense bonheur qu’elle lui avait donné.
Pierre Halgan ne croyait plus pouvoir être heureux quand il avait rencontré Germaine. Deux fois marié et deux fois la faillite. Divorcé puis veuf. Une première femme acariâtre, sans cœur, qui l’avait abandonné. La seconde était une malade nerveuse, à l’égoïsme et à l’orgueil fous, un certain charme et peu d’intelligence. Par pitié, il avait usé vingt ans du meilleur de lui-même à lutter, pour demeurer fidèle à une tâche impossible. Elle était morte à temps, emportée d’une embolie, avant qu’il se tuât de désespoir.
Trois années mornes avaient suivi où il sentait à peine sa délivrance, parce que la solitude et la tristesse de vieillir l’accablaient. Il avait irrémédiablement conscience d’une vie gâchée. A quoi bon avoir été honnête, bon, dévoué ? Derrière lui il n’y avait que des ruines. Mais Germaine était venue et avec elle le refleurissement, la beauté de la vie, la merveilleuse adaptation des caractères et des âmes. Et de leur amour était né ce beau petit qui semblait un dieu-enfant, ce merveilleux fruit, cette délicate splendeur.
Pierre Halgan s’engagea dans la lande. Il faisait beau après des journées d’équinoxe orageuse, fouettées de bourrasques et de pluie. Le sable feutré d’aiguilles de pin buvait le soleil, et le ciel, entre les ramilles où pointait la capsule du pollen couleur soufre, était d’un bleu ardent.
Il atteignit le canal que coupe un pont de bois. On dirait de loin, avec ses poteaux, un noir insecte aux mille pattes. Et la lande reprit, plus tiède et plus parfumée entre les dunes. Il s’émerveilla : les premiers genêts venaient d’éclore, au bout du balai vert des tiges ; jusqu’à présent il n’y avait eu avant cette floraison d’or pâle que l’or plus chaud des fleurs d’ajonc sur les arbustes d’épines.