Les chênes-lièges montraient leurs troncs bruns, écorcés à mi-hauteur, les pins que l’on venait d’entailler portaient de longues blessures couleur de chair et leur résine s’écoulait par des gouttières de zinc, en des pots de terre. Les écorces enlevées à coups de hapchot, les « gémelles » faisaient à chaque arbre un lit de copeaux frais. Çà et là en des parties humides, des tapis de mousse s’étendaient circulaires d’un vert aigu.

Pierre Halgan éprouvait le bien-être animal qui vient des forces ambiantes et admirait, une fois de plus, l’harmonie sereine et robuste de la lande. Le sentier qu’il suivait se contournait comme un serpent roux. Parfois des ronces lui agrippaient le pied, ou il brisait en marchant des branches tombées.

Sans doute la nature ne lui rendait pas cette merveilleuse sécurité qui enchante les cœurs jeunes, il savait le leurre d’un tel mirage, mais il l’aimait pour elle-même et son indifférente beauté.

A travers les pins éclaircis le sentier cessa et les sables des dunes barrèrent l’horizon. Il s’y engagea. Par pentes douces et comme amollies par le vent, les dunes se mamelonnaient. Ses pas y marquaient la trace vierge qui épouvanta Robinson, solitaire dans son île. Car ici, après la solitude de la forêt, c’en était une autre plus vaste, celle d’un grand désert jaune où rampaient seuls quelques brins de gourbet.

Une dernière cime découvrit l’océan. Il s’épandait, d’un bleu-gris, jusqu’à la ligne confuse de l’horizon et le grand plan de l’eau semblait s’élever vers le fond de l’infini. On n’apercevait pas, sur la gauche, dans le ciel dense, la côte d’Espagne. Les vagues accouraient en rouleaux blancs qui s’étiraient, se fondant à d’autres bourrelets et elles se déroulaient ensuite sur le sable, en bave d’écume. La marée montait.

Le vent soufflait du nord, froid dans la journée chaude, mais le sable, sur lequel Pierre se coucha, au revers d’un talus, cuisait. Il y modela peu à peu le poids de son corps et se sentit enveloppé d’une caresse résistante et fluide. Il prit dans la main cette cendre blonde et chaude et la sentit avec délices couler entre ses doigts.

Entre la mer et lui, la plage en contrebas courait large et pâle sans arrêt, sans limite. Il aperçut seulement sur la droite, au loin, quelque chose de rigide et d’allongé. Une épave. Sans doute un madrier, ou quelque morceau de charpente arraché d’un naufrage. La mer avait une autre fois rejeté un morceau de bois noirâtre qu’il avait découvert en s’approchant, être une figure de proue, blanchie de sel et aux contours déformés, un énigmatique visage de femme rongé par l’embrun. Il renversa la tête et contempla le ciel, ce ciel qu’on ne voit jamais que par lambeaux. Il n’était qu’azur et immensité : à peine quelques bandes indécises de nuages. L’océan le reprit, de sa fascination grondante, de son élan inlassable, qui reformait à chaque seconde les crêtes de neige des vagues, pour les écrouler à plat et les reformer en nouvelles volutes.

La chaleur du sable lui donnait une sensation d’inexprimable bien-être. Elle associait en lui des impressions de lit tiède et un regret de ne pas être, au sortir du bain, étendu nu dans ce velours ; comme un enfant, il s’amusait à creuser la poussière fine, jusqu’aux couches les plus fraîches ; sous ses doigts, de minuscules ravines s’enfonçaient, des avalanches glissaient. Le regret de Germaine absente se concentra en Pierre du fait de son isolement absolu en face de cette mer, sous ce ciel, au milieu de ces dunes arides.

Que n’était-elle là, comme ce jour d’été où le désir les brûlait, où tout leur était ardeur, le sable, le soleil aveuglant, l’air torride et eux-mêmes. Les yeux clos il amoncela un monticule arrondi, et l’étreignant crut sentir le contour d’un sein. Il rouvrit les yeux : le vide, l’espace, l’immensité dont rien ne rompait l’ampleur que là-bas sur la plage, forme roide, l’épave, telle qu’un noyé.

De nouveau, il pensa à cette petite mort, qu’il avait éprouvée au moment ou le breack avait emporté Germaine et Tony. Elle était pâle et contractée, l’avait embrassé avec une passion dure et meurtrie. Tony, dans les bras de sa bonne, lui faisait au revoir de la main en criant : Aya ! Aya !